Ergonome
9 mai 2011 // 0 CommentairesQuand on parle d’ergonomie, on imagine le plus souvent des objets aux formes biscornues, bizarroà¯des et plutôt designs conçus pour s’adapter au mieux à notre corps, notre espace ou nos besoins. Pourtant l’ergonomie ne se résume pas à réinventer des objets usuels tels que souris d’ordinateur, joysticks, chaises, fauteuils, brosses à dents et autres baignoires afin de les rendre plus attrayants, plus confortables et/ou plus maniables. Non, l’ergonomie est bien une science et elle n’a pas pour but de remplir les supermarchés de produits jubilatoires et bien souvent inutiles sous prétexte d’améliorer confort ou performance. Qu’est-ce qu’un ergonome et que fait-il vraiment? Alain Parel, ergonome européen et psychologue du travail pour Ergorama, a accepté de répondre à nos questions.

Alain Parel, Ergonome Européen
© Patrick Preperier pour GBnews
Alain Parel, comment définiriez-vous l’ergonomie?
L’ergonomie, c’est un peu la science du travail. L’objectif est l’adaptation du travail à la personne pour qu’elle puisse le faire dans les meilleures conditions possibles. En fait on commence par observer le travail pour essayer de le comprendre et enfin pouvoir l’adapter aux gens qui le font. En ce sens, le dialogue avec les travailleurs est primordial.
Comment devient-on ergonome?
En fait il y a plusieurs manières, mais le seul titre reconnu au niveau standard, c’est celui d’ergonome européen, qui est délivré après un certain nombre d’années de pratique et en fonction des études. Il y en a un peu moins d’une trentaine en Suisse.
Quel a été votre parcours?
Après une maturité économique, j’ai étudié psychologie du travail à l’Université et ensuite obtenu un master d’une année, un DESS en fait, à Paris, en ergonomie.
Vous êtes aussi psychologue du travail. Est-ce que les deux titres sont étroitement liés?
Oui. La psychologie du travail est davantage liée à tout ce qui est gestion du personnel. En fait, la psychologie du travail a une partie commune avec l’ergonomie, tout comme la médecine du travail, la physiothérapie ou encore l’ingénierie. Dans l’ergonomie, il y a des aspects techniques, physiologiques et psychologiques, bref tout ce qui touche l’être humain. Au final, l’ergonomie combine tous ces aspects.
C’est donc un domaine très vaste.
Très vaste, en effet. On peut avoir des aspects de logistique, de climat de travail, de température, mais aussi des aspects de reconnaissance du travail, par exemple. Tous ces aspects sont à prendre en compte, car ils ont une influence sur la situation et les conditions de travail.
De quand date l’ergonomie?
C’est une science qui a entre 50 et 60 ans à peu près. L’un des fondateurs était Alain Wisner, reconnu comme un des pionniers de l’ergonomie, même si d’autres s’étaient déjà penchés sur le travail auparavant. En fait, le terme d’ergonomie est apparu dans les années cinquante, après la guerre, quand l’économie a réellement repris.
Quelle est la journée type d’un ergonome?
En fait c’est assez varié. En ce qui nous concerne chez Ergorama, on ne fait pas que de l’ergonomie, car on s’occupe aussi beaucoup de santé et de sécurité au travail. Mais le pur ergonome va sur les lieux de travail : il observe, il prend des notes et des photos et il discute surtout avec les travailleurs pour essayer de penser à des solutions.
En ce qui me concerne, je peux donner une formation le matin et aller dans une entreprise l’après-midi faire des observations, par exemple sur des postures de travail ou des outils de bureau. A côté de ça, il y a bien entendu des aspects très administratifs. Suite à ces observations, on rédige des rapports et on ne peut pas juste dire aux gens de se débrouiller avec. L’idée est de discuter et de voir avec les différentes parties prenantes dans l’entreprise comment on peut arriver à faire quelque chose de valable et de satisfaisant pour tout le monde. L’ergonome a un rôle de facilitateur. Il n’a pas toujours les réponses mais il amène les collaborateurs et les dirigeants à réfléchir à comment changer le travail. L’idée, en fait, est que la solution à un problème posé vienne d’eux. Souvent on se rend compte que les solutions existent déjà mais ne sont pas appliquées uniquement à cause d’un manque de dialogue. Faire ressortir ces solutions fait aussi partie du travail d’un ergonome. Les travailleurs ont le savoir et nous des pistes ainsi que des manières de mettre en place ces idées pour améliorer leur travail.
Quels sont les aspects positifs du métier d’ergonome?
Tout d’abord la satisfaction lorsqu’on a réussi à améliorer une situation de travail. Ce qui est intéressant aussi, c’est la diversité des activités. On voit pleins de métiers, d’entreprises, de situations de travail différents et donc forcément on rencontre pas mal de gens ; ce qui est également un aspect positif de cette profession.

©DR
Et pour les points négatifs?
Mettons que les questions d’ergonomie, de santé et de sécurité ne sont pas toujours une priorité pour les entreprises, même si souvent ces mêmes entreprises s’en revendiquent, alors ce n’est pas tous les jours facile. Et puis des fois il y a des situations de travail auxquelles on ne peut rien changer.
Pourquoi? A cause de la mauvaise volonté des entrepreneurs, justement?
Non, pas forcément, les causes peuvent être multiples. D’abord on peut parfois ne pas trouver la solution ou ne pas parvenir à transmettre le message qu’on veut faire passer. Et parfois on se heurte à une résistance, soit de la part des collaborateurs, soit de la part de la direction qui ne veut pas mettre des moyens à disposition ou faire des changements.
Certains employeurs proposent des massages sur le lieu de travail. Quel est votre avis là -dessus?
Je ne suis pas contre, mais il ne faut pas que ce soit donné comme une solution. On ne peut pas résoudre des problèmes au travail avec des massages. Par exemple, on peut avoir quelqu’un qui se plaint de problèmes de dos, c’est une chose que l’on voit souvent, et on nous dit qu’il faut régler la taille de la chaise. Mais si on pousse un peu plus loin on se rend compte que ces problèmes de dos peuvent exprimer un rapport conflictuel avec un supérieur, un horaire de travail trop chargé, un malaise suite à un changement de bureau ou bien d’autres choses encore. Ce n’est pas une situation que l’on va améliorer avec des massages car fondamentalement le problème restera bien ancré. Je vois plus dans les massages en entreprises un alibi qu’une véritable prise de conscience.
Quels conseils simples pourriez-vous donner à quelqu’un pour améliorer son espace de travail?
Au niveau du poste de travail c’est important de bouger un peu. Il vaut mieux se lever pour aller à la photocopieuse plutôt que de l’avoir à côté de soi, donc éviter les positions statiques. Il faut essayer d’avoir son écran en face de soi, pas trop haut et éviter si possible d’avoir une lumière en face de soi. Et puis on peut également faire attention à ce que les accoudoirs ne tapent pas dans la table. Il y a plein de petites choses à faire mais elles ne sont pas toujours réalisables selon les bureaux ou les entreprises.
Comment est-ce que ça se passe, concrètement, au sein d’Ergorama? Les entreprises s’adressent-elles à vous ou leur proposez-vous vos services?
à‡a nous arrive, bien sûr de proposer nos services mais il y a aussi pas mal d’entreprises qui font appel à nous via l’application de la directive MSST, qui est une directive fédérale qui oblige les entreprises à mettre en place tout ce qui est santé et sécurité au travail. S’ils n’ont pas de spécialistes à l’interne, ils doivent se tourner vers l’extérieur, nous par exemple. Il y a des entreprises qui font appel à nous sous un mandat forfaitaire pour l’application de tout ça. Dans ce forfait il y a des cours, nos déplacements chez eux et bien sûr les réponses à leurs questions.
Comment est perçu votre travail par les entreprises?
Plutôt bien, dans l’ensemble. Certains le font effectivement par obligation légale et prennent ça plutôt comme un coût et ne sont pas spécialement réceptifs mais la plus grande partie joue le jeu et voit l’intérêt d’améliorer les conditions de travail de leurs employés. Du moment qu’ils doivent le faire, beaucoup de gens y trouvent après coup beaucoup de positif. Et d’autres nous mandatent spontanément pour un problème particulier que l’on va s’efforcer de résoudre. Donc là , bien évidemment ils ont beaucoup d’intérêt pour nos activités. Ce que l’on remarque, c’est que si on veut vraiment avoir un résultat il vaut mieux que cela vienne d’une démarche volontaire de la part de l’employeur car dans le cas contraire ça a souvent tendance à ne servir à rien.

© DR
Avez-vous une anecdote à propos de votre métier?
Dans une entreprise il y avait une employée qui avait de gros problèmes de dos. Mais son bureau n’était pas réglable et elle avait un genre de gros fauteuil avec accoudoirs qu’elle avait dû récupérer de son ancienne direction, donc deux objets qu’il était difficile d’harmoniser. Je lui ai suggéré d’enlever les accoudoirs pour trouver une position de travail moins contraignante, ce à quoi elle me répond que ce n’est pas possible car dans ce cas elle perdrait une classe sociale dans son travail. Donc en fait, pour elle, l’accoudoir était une forme de reconnaissance sociale. Et ça il faut le comprendre car c’est important. Si on lui enlève ses accoudoirs, elle se sentira encore plus mal. à‡a peut prêter à sourire, comme ça, mais c’est vraiment quelque chose à prendre en compte.
Est-ce que vous travaillez aussi avec des handicapés?
à‡a nous arrive. Et aussi avec les offices AI, depuis la mise en place de la détection précoce pour faire en sorte que les gens puissent travailler le plus longtemps possible en adaptant au mieux leurs conditions. C’est un peu une première étape : essayer d’agir en amont. Mais ça nous arrive aussi de travailler avec des handicapés, pour réaménager des espaces de travail, même si ça reste relativement rare. On remarque que c’est loin d’être facile d’intégrer des handicapés à une structure existante. Ce n’est hélas pas toujours possible non plus.
A propos d’ergonomie, on a souvent tendance à penser qu’il ne s’agit que d’objets plutôt design pour faciliter la vie au quotidien. D’o๠vient cette confusion?
Il y a un peu un effet de mode, c’est vrai. On essaie de vendre l’ergonomie à tout va, notamment à travers divers ustensiles de bureau. Mais ça ne fait pas tout, bien sûr. Il faut vraiment que le matériel soit adapté aux besoins sinon ça ne sert à rien. Un bureau ergonomique, réglable en hauteur, c’est très bien, mais si c’est pour y travailler 20 minutes par jour, ça ne sert strictement à rien. Et en plus on va peut-être le régler n’importe comment, car on ne sait pas forcément ce qui est le mieux adapté pour nous. Tout dépend de l’utilisation que l’on en fait. En fait le problème est simple : comment vendre un truc général pour quelque chose qui est censé être adapté à la personne? Ce n’est tout simplement pas possible.
Alain Parel, le mot de la fin?
Si on veut transformer le travail il faut absolument le comprendre et pour ce faire, il faut aller sur le terrain et voir ce qu’il se passe et comment ça se passe afin d’agir au mieux.
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