Gilbert Albert

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Un personnage très attachant par sa franchise, sa sympathie et sa générosité. Gilbert Albert impressionne par son talent unique de créateur. Un homme hors du commun qui a consacré sa vie entière à sa passion et à son amour de la joaillerie d’art.

Gilbert Albert
Gilbert Albert
© Claudine Jurmann pour GBnews

Honoré dix fois par « Diamonds International Award », admiré et respecté par des collectionneurs avisés et passionnés, Gilbert Albert a exposé ses œuvres au Kremlin de Moscou (le premier artiste vivant invité depuis 1917) et dans la majorité des grandes capitales du monde. Nonobstant cette notoriété, Gilbert Albert est toujours resté une personne humble.

Sa bijouterie est établie à la Rue de la Corraterie depuis 37 ans. Aujourd’hui, âgé de 80 ans, il a gardé son légendaire franc-parler. Personnalité emblématique de Genève, pour lui, la liberté et la nature sont les moteurs de son succès et de sa longévité.

Cette interview a été réalisée 3 jours avant l’annonce du rachat à 100% du capital-action de son entreprise par le groupe de Majid Pishyar « 32Group », un homme d’affaires iranien. Gilbert Albert aura toujours un pied dans l’entreprise qu’il a créée en 1962 avec des responsabilités dans le secteur créatif.

Gilbert Albert, Broche créée en 1961.
Broche créée en 1961
© Claudine Jurmann pour GBnews

Pouvez-vous me parler de votre parcours?

Mon parcours a été et reste de « faire ce que les autres ne font pas ». La voie que j’ai choisie en refusant de suivre la mode, n’a pas été la plus simple, ni la plus facile.

Comment avez-vous eu l’idée de créer votre propre marque?

Après avoir entendu tellement de bêtises de gens qui pensaient détenir la vérité dans les grandes maisons avec lesquelles j’ai travaillé, j’ai décidé de faire ce que j’avais envie, indépendamment des commentaires stupides de leurs parts. Une marque importante m’avait dit que mes créations se faisaient déjà en 1925 ! En prenant ainsi mon indépendance, tous les projets que j’allais créer, que ce soit des dessins ou des pièces, j’en prenais dorénavant seul la responsabilité.

Que signifie pour vous la joaillerie?

C’est aussi difficile à faire que paver une cour… vous prenez des cailloux que vous mettez les uns à côté des autres. Cette joaillerie-là je ne la connais pas et je n’en veux pas. Pour moi, la femme est un être unique et je ne veux pas créer du « déjà vu ».

Gilbert Albert
Gilbert Albert
© Claudine Jurmann pour GBnews

Quand est-ce que cette passion est née?

Je suis arrivé dans ce métier par accident. Après 4 ans à l’Ecole des Arts Industriels, que j’ai terminée à l’âge de 19 ans, j’ai suivi les conseils d’André Lambert, mon professeur, qui m’a dit « si tu veux réussir, fais ce que les autres ne feront pas ».

D’où puisez-vous l’inspiration pour vos créations?

J’ai eu la chance de recevoir beaucoup de talents que Dieu a bien voulu me donner. L’inspiration fait partie d’un des talents que j’ai reçus mais qui sont en prêt et que je rends par mes créations. Je puise mon inspiration dans la nature et il faut vraiment être un âne pour ne pas se rendre compte de tout ce qu’elle nous donne.

Gilbert Albert est l’inventeur des billes interchangeables
Gilbert Albert est l’inventeur des billes interchangeables
© Claudine Jurmann pour GBnews

Quel est le secret de votre réussite depuis 1962?

En ce qui me concerne, la réussite ne veut rien dire car on ne peut jamais savoir combien de temps elle durera. J’avoue être fatigué de me bagarrer avec des grands groupes qui ont des moyens considérables pour faire de la publicité et des interviews dans les journaux, ce qui n’a jamais été mon cas. Ma réussite sera la pièce que je vais créer demain, qui n’existe pas encore. De facto, être libre coûte cher et je continue à payer encore aujourd’hui, mais je ne regrette absolument rien.

Qu’est-ce qui vous démarque des autres?

Regardez la galerie de ma bijouterie et dites-moi si vous trouvez l’équivalent à Genève.

Quelle a été, et qui est encore, la philosophie de votre entreprise?

D’avoir démarré avec des compagnons exceptionnels et de faire des choses assez extraordinaires.

Durant une période, nous avons fait des prototypes nous permettant ainsi de réaliser le nombre de pièces nécessaires. C’est-à-dire que si vous créez une bague, avec des billes par exemple, qui demanderait 30 heures de travail pour une pièce unique et que vous devriez facturer au client, nous utilisons le prototype pour sa fabrication et vous pouvez réaliser la même pièce avec un temps bien inférieur et arriver ainsi à un prix acceptable. Pour tout vous dire, j’ai actuellement 4’000 prototypes de bagues, de chaînes, de montres et de bracelets.

Fondation Abbé Pierre
Fondation Abbé Pierre
© DR

A une certaine période, vous avez été particulièrement impliqué envers les plus démunis mais vous avez toujours voulu rester très discret dans votre engagement.
Voulez-vous m’en dire un peu plus?

L’Abbé Pierre était mon guide. Très peu de gens savent que c’est moi-même qui ai créé sa fameuse silhouette lorsqu’on le voit partir avec sa cape, son chapeau et sa canne. Les mains de l’Abbé Pierre ont été également moulées par moi pour le calice et le ciboire qui servent à la messe.

Gilbert Albert
Gilbert Albert
© Claudine Jurmann pour GBnews

Est-ce que le fait de vouloir rester dans l’anonymat provient de votre milieu familial?

On m’a souvent demandé, et encore aujourd’hui, si j’avais de la parenté avec un banquier, un notaire ou quelqu’un de la « haute » et à ces occasions, je fais exprès de dire d’où je viens. Mon grand-père maternel était un garçon de ferme en Italie qui avait épousé la fille de la ferme. Côté français, mon grand-père paternel était matelassier.

Vous savez, pour pouvoir sortir quelqu’un des ennuis, il faut d’abord qu’il en ait envie lui-même. Par fierté, beaucoup de démunis ne veulent pas que ça se sache.
Mon père a travaillé 50 ans pour le journal La Suisse et pendant 35 ans il s’est levé à 1h00 du matin et enfourchait son vélo à Drize, par n’importe quel temps, pour faire la distribution du journal dans tout Genève. Ma mère lui a dit qu’il ne gagnait pas assez pour faire vivre sa famille, alors il a demandé à son chef s’il pouvait avoir un meilleur salaire. Ce dernier lui a répondu « si vous voulez gagner plus, vous devez travailler plus et 7 jours sur 7 » et mon père a donc travaillé 7 jours par semaine pendant plusieurs décennies.

Gilbert Albert, Sa toute dernière création qui n’est pas encore commercialisée
Sa toute dernière création qui n’est pas encore commercialisée
© Claudine Jurmann pour GBnews

Que diriez-vous à un jeune qui veut être indépendant dans la création?

Il doit savoir une chose toute simple : il n’y a pas de samedi, pas de dimanche et pas de nuit. Il n’y a aucun temps libre pour autre chose que la création. Ensuite, il ne doit pas avoir peur d’être différent des autres et savoir se vendre pour trouver des clients et se développer. Croyez-moi, ce n’est pas facile.

Vous considérez-vous comme un joaillier d’art ou un artiste?

Je suis d’abord et avant tout un artisan et si Dieu le veut, un artiste. Il faut posséder son métier avant qu’il ne devienne de l’art.

Malgré la crise, comment se porte votre secteur d’activité?

Très difficile. En plus de la crise, il y a eu les travaux du tram de plusieurs mois et donc moins de passage et on s’intéresse qu’aux grands groupes à la rue du Rhône. Mais il n’y a pas que ça, cela fait 37 ans que je suis installé ici à la Corraterie et que je me bagarre pour tout. D’ailleurs, l’année dernière j’ai reçu mon congé. On a voulu me mettre dehors et à nouveau j’ai dû batailler parce qu’ils voulaient me taxer au même prix qu’à la rue du Rhône.
Les seuls qui ont de l’importance maintenant sont ces grands groupes, cotés en bourse, car il n’y a plus que le rendement qui compte.

Gilbert Albert
© Claudine Jurmann pour GBnews

Des projets d’avenir?

Oui ! Je voie aujourd’hui une personne qui a depuis des années une très grande admiration pour moi et avec qui j’ai déjà collaboré, il souhaite me faire connaître dans le monde entier de façon beaucoup plus importante. Nous devons déterminer comment développer cette collaboration et cette nouvelle orientation.
Et évidemment, continuer à dessiner et à sculpter. Mais surtout partir dans les îles, au bord de la mer quelque part. Nous avons tellement travaillé avec mon épouse, que nous en avons oublié l’odeur de la mer. Je ne me plains aucunement, nous avons une maison en Provence qui me rapproche de la nature.

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