L’Attestation fédérale de formation professionnelle: un diplôme en quête de statut

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En janvier 2004 entrait en vigueur en Suisse une nouvelle loi fédérale sur la formation professionnelle. Conçue comme un outil de clarification, de standardisation et de comparaison, elle inscrivait sous une base juridique commune l’ensemble des métiers ne relevant pas du champ universitaire. Il s’agissait en particulier de mettre à plat les différents niveaux de formation et de préciser les filières professionnelles existantes. C’est dans ce cadre qu’a été conçue une formation professionnelle initiale d’une durée de deux ans, débouchant, en cas de réussite du candidat, sur une Attestation fédérale de formation professionnelle (AFP). Destinée à des jeunes en difficulté, le diplôme correspond au premier échelon de qualification professionnelle, inférieur au Certificat fédéral de capacité (CFC), dont l’obtention couronne, pour sa part, trois ou quatre années d’apprentissage. Le contexte genevois constitue un laboratoire intéressant pour étudier la mise en œuvre de cette nouvelle filière élémentaire, orientée essentiellement vers la dimension pratique du métier. Il convient de s’interroger sur son rôle effectif et sur le regard que le monde de la formation et du travail porte sur elle, près de six ans après sa création.

 

 

Grégoire Evequoz, directeur général de l'OFPC © OFPC

Grégoire Evequoz, directeur général de l'OFPC © OFPC

Le directeur général de l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC) du canton de Genève, Grégoire Evéquoz, ne cache pas qu’à l’heure de son application la nouvelle loi suscita d’importantes réticences parmi les partenaires concernés. Au-delà d’une crainte diffuse face au changement, certains redoutaient la mise en place d’un « sous-niveau » de formation. D’autres dénonçaient au contraire un risque de concurrence déloyale faite au CFC, tandis que des doutes s’élevaient dans les rangs patronaux sur la manière de considérer ces nouveaux apprentis, notamment en termes salariaux. A vrai dire, le public cible de cette formation duale – conduite principalement en entreprise mais également dans un cadre scolaire – se compose d’adolescents ou de jeunes adultes qui, pour diverses raisons, ne sont pas en mesure de poursuivre une scolarité normale et ne trouvent pas non plus leur place dans l’enseignement spécialisé.

La formation initiale en deux ans, fondée sur des exigences de qualification clairement définies, se veut adaptée au profil de ces élèves en souffrance d’apprentissage, dans l’espoir de développer leur capacité d’autonomie et d’accroître leurs chances d’insertion. La sélection des candidats destinés à cette filière s’avère rigoureuse. Il ne s’agit pas de la proposer à des personnes qui détiennent les capacités pour s’engager directement dans un CFC, relève M. Evéquoz. En supervisant la signature du contrat d’apprentissage, l’OFPC veille à l’adéquation du requérant à la formation et assure la coordination du réseau psychosocial qui entoure ces futurs élèves, offrant un soutien spécifique. En outre, il contrôle la procédure de qualification et délivre le diplôme.

CFPNE

© CFPNE

Chargé de la formation des « apprenants » (terme désormais consacré) auprès de Migros-Genève, Martial Mancini estime que la refonte des parcours professionnels, dont son entreprise a été partie prenante, s’est déroulée de manière satisfaisante. Il indique que la mise en oeuvre de la loi a eu pour effet de relever sensiblement le niveau d’exigence associé à une formation de base sur deux ans, dans le cadre de laquelle Migros-Genève forme une quinzaine de jeunes par année. Aussi un assistant dans le commerce du détail muni d’une AFP se trouve-t-il aujourd’hui en droit de revendiquer une meilleure formation que celle qu’avait pu recevoir un employé de magasin à l’issue de deux années d’apprentissage sous l’ancien système. M. Mancini souligne par ailleurs l’attachement des apprenants à l’entreprise formatrice, puisque 80% des candidats reçus poursuivent leur activité salariée au sein de la Migros après avoir obtenu leur Attestation.

Les statistiques existantes indiquent un taux de réussite de la filière considérable. Sur la période 2007-2009, plus de 90% des jeunes engagés dans cette voie à Genève ont obtenu l’Attestation fédérale, chiffres légèrement inférieurs à la moyenne fédérale. De plus, 55% des lauréats ont décidé de poursuivre leur formation en se raccrochant à la deuxième année du CFC, qui mobilise des compétences plus poussées et ouvre ainsi des perspectives d’emploi plus gratifiantes. Outre la possibilité d’une insertion directe dans le marché du travail, l’objectif affiché de l’AFP consiste à servir de formation passerelle articulée en direction du CFC. L’esprit de la loi vise à garantir la perméabilité entre les différents niveaux de formation, ce qui n’était pas prévu par l’ancien système. De fait, la filière est en plein développement à Genève, puisque 272 personnes s’y sont inscrites en 2008 et plus de 300 en 2009, dans des secteurs très variés de l’activité économique et sociale : construction, commerce de détail, vente, administration, restauration, hôtellerie, mécanique, etc.

OFPC

© OFPC

Responsable de projet auprès de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (OFFT), organe faîtier chargé de superviser la réforme au niveau de la Confédération, Michel Fior reconnaît cependant que l’Attestation fédérale pâtit d’un certain déficit d’image, particulièrement en Suisse romande, où ce type de formation est souvent mal considéré, ce qui est moins le cas en Suisse alémanique. Selon lui, il importe de davantage informer les entreprises sur l’intérêt de la filière courte, comme il s’y attellera notamment le 29 octobre prochain à Palexpo-Genève, à l’occasion d’une conférence placée sous l’égide du salon « Solutions ressources humaines ». Les formations brèves répondent à un authentique besoin du marché, affirme-t-il, mais encore faut-il qu’elles soient connues et proposées par les employeurs. Or, déplore-t-il, certains secteurs de l’activité économique demeurent en marge des nouvelles dispositions législatives.

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Inscrivez-vous à la conférence qui aura lieu au Salon Solutions RH de Palexpo le 29 octobre prochain à 17h. Un billet d’entrée gratuit au salon offert (valeur frs 25.-). Cette conférence, destinée aux employeurs et aux responsables des ressources humaines, sera présentée par M. Michel Fior, responsable de projet à l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie OFFT.

www.salon-rh.ch

D’après Jean-Pierre Stucky, homme de terrain chargé de la formation du personnel au sein du foyer Clair Bois à Lancy, le vrai problème de l’AFP ressortit à son statut. Il s’agit surtout de mesurer la valeur que les parties en présence attribuent à ce cursus. Si le formateur salue l’avantage incontestable que présente une filière ouverte, offrant des perspectives de progression à des jeunes méritants, il met toutefois en garde contre les risques inhérents à une dévalorisation du diplôme. Formant dans son établissement des personnes en situation de handicap sous la dénomination d’employés en intendance, il sait d’expérience que tous les titulaires d’une AFP ne sont pas en mesure de se raccrocher à la deuxième année de CFC, quand bien même la loi les y autorise. Il regrette en particulier qu’en délivrant dans certains cas des Attestations de complaisance, on fasse miroiter aux jeunes concernés la possibilité d’abandonner un poste protégé, financé par l’AI, pour s’intégrer au marché du travail ordinaire. Or, ajoute-t-il, l’aventure se conclut généralement par un échec, et le postulant malheureux se retrouve à l’assistance après quelques mois passés dans un environnement qui dépasse ses aptitudes professionnelles. Il est de ce fait crucial que l’AFP ne se transforme pas en un diplôme au rabais, observe M. Stucky, et par conséquent que son niveau d’exigence se rapproche le plus possible d’une année complète de CFC. La réussite de l’orientation, relève-t-il, est un processus délicat qui requiert à la fois l’engagement, la coordination, la lucidité et la responsabilité des acteurs impliqués.

En fin de compte, il ressort de l’observation du cas genevois que le statut de l’AFP diffère selon les entreprises et les secteurs d’activité concernés. De même, l’interprétation du degré de qualification, consigné dans les ordonnances de formation, peut varier considérablement d’un cas à un autre. Bien sûr, ce problème s’invite à chaque échelon du parcours de formation professionnelle, mais il prend un relief particulier lorsqu’il s’agit de définir un socle élémentaire sur lequel s’articule et se mesure tout un chemin de progression. A cet égard, il semble qu’en instaurant une filière initiale en deux ans, la loi fédérale a contribué à reposer – dans un cadre certes plus lisible – une question fondamentale qu’elle avait l’espoir de régler.

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