L’emploi en tête d’affiche. La chronique cinéma de Nadja Först

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Dans les films comme dans la vie de tous les jours, le plus souvent les personnages travaillent…. ou se trouvent aux prises avec des difficultés liées à la vie professionnelle. Ainsi, le cinéma offre – avec plus ou moins de réalisme – des incursions dans une multitude de secteurs d’activité. Une réflexion sur le marché du travail inspirée du 7e art : c’est ce que vous propose notre collaboratrice Nadja Först avec cette nouvelle chronique intitulée L’emploi en tête d’affiche.

 

 

La méthode

La méthode

Un entretien d’embauche. Sept candidats. Un seul poste à pourvoir et une stratégie révolutionnaire pour les départager. Voilà le principe moteur de La Méthode (2005), un film hispano-argentin de Marcelo Piñeyro qui porte un regard féroce sur l’évolution des méthodes de recrutement.

 

L’action se déroule dans une Madrid prise d’assaut par une armée de manifestants anticapitalistes. Dans un cadre ouaté baigné d’une douce musique d’ambiance tranchant ostensiblement avec le tumulte extérieur, sept aspirants à un poste de cadre se rendent au trente-cinquième étage d’une multinationale afin de passer un entretien de sélection. Du moins le pensent-ils. Réunis dans une seule et même pièce qui se muera graduellement en un huis-clos asphyxiant, les candidats prennent rapidement conscience que personne n’a l’intention de les recevoir. Les voici livrés à eux-mêmes et soumis à une série de tests psychologiques destinés à leur évaluation et éviction mutuelles.  Bienvenue dans l’univers vicié de la méthode Grönholm, un système de sélection basé sur des procédés éliminatoires où les postulants sont à la fois recruteurs et recrutés.

 

Le service des ressources humaines a donc délégué son travail aux candidats eux-mêmes. Qui va éliminer qui ? Quel candidat sera le dernier ? L’entretien d’embauche vire au cauchemar. Passées les premières blagues, on devient paranoïaque. Où sont les micros, les caméras ? Car chaque mot prononcé, chaque attitude est décisive dans le processus de sélection. Le grotesque des situations révèle les noirceurs des caractères de chacun. La tension pousse à des cruautés insoupçonnées.

 

La Méthode est un laboratoire expérimental des mécanismes psychologiques humains. Manipulés comme des pions, poussés dans leurs derniers retranchements, les candidats passent par toute la palette des émotions possibles : méfiance, réserves, exultation. Les alliances se font et se défont, les bassesses humaines éclatent au grand jour tandis que s’échafaudent des stratégies toujours plus  perverses. Une analyse comportementale aux frontières du reality show, qui sombre progressivement dans un maelström paranoïaque à la moralité douteuse. Sexe, mensonge et délation, voilà la recette de ce film d’une grande intensité psychologique et qui simultanément propose une analyse pointue des rouages de la société moderne. En dénonçant l’individualisme extrême que le contexte compétitif du processus de recrutement exacerbe inévitablement, c’est à une farouche critique du capitalisme que se livre Marcelo Piñeyro dans ce film divinement machiavélique. A cet égard, le contraste que crée la mise en miroir des scènes de violence urbaine de la manifestation altermondialiste avec l’ambiance marmoréenne de la salle de conférence et des cadres supérieurs tirés à quatre épingles cristallise visuellement le clivage syndicat/patronat. Mais les grondements de la foule en colère abdiquent devant le double-vitrage impénétrable de la multinationale. Ils sont retranchés dans leur tour d’ivoire, ces carriéristes diabolisés, ces opportunistes caricaturés, et surplombent les grévistes d’un œil indifférent (« je ne peux décidément pas les comprendre » répète l’un d’eux).

 

Si le réalisateur se défend d’avoir voulu faire un film politique, on ne peut cependant ignorer la virulente critique sociale qui imprègne La Méthode. La satire des dérives et du durcissement des méthodes de recrutement devient le prétexte d’une dénonciation des fondements de la société libérale moderne fondée sur l’individualisme et la compétition.

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