Directrice d’Amnesty International

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Personne n’est à  l’abri de se voir un jour spolié de ses droits les plus fondamentaux. Droit à  la vie, droit à  son intégrité physique et psychique, liberté de mouvement, d’expression ou de réunion. Ce qui nous semble être des principes élémentaires aujourd’hui peut très bien disparaître demain. Manon Schick vient d’être nommée nouvelle directrice d’ Amnesty International Suisse. Portrait d’une militante qui n’a eu cesse de s’engager en faveur d’un monde meilleur, en faveur des droits humains.

Manon Schick, Directrice d'Amnesty International Suisse
Manon Schick, Directrice d’Amnesty International Suisse
© Patrick Preperier pour GBnews

Pouvez-vous nous parlez de votre parcours de militante? De l’origine de votre engagement?

J’ai débuté comme militante dans des projets liés au développement tels que constructions d’écoles et projets d’alphabétisation au Burkina Faso, et à  22 ans, j’ai commencé à  militer auprès d’Amnesty, à  Lausanne.
Lorsque j’ai commencé auprès d’Amnesty, je me suis rendue compte que l’engagement en faveur des droits des individus était très important, dans la mesure o๠dans les situations de pauvreté, les individus avaient souvent des propositions pour pouvoir s’en sortir plutôt que l’on vienne leur proposer de construire des écoles ou des puits. Le problème principal résidait dans le fait que leurs droits n’étaient pas respectés. Je me suis donc engagée auprès de l’ONG « Peace Brigades International » et je suis partie une année sur le terrain en Colombie. A mon retour, j’ai commencé à  travailler comme porte-parole d’Amnesty International en Suisse.
L’origine de mon engagement réside certainement dans l’apartheid en Afrique du Sud, qui m’a vraiment marquée à  l’adolescence.

Quels sont les grands défis d’Amnesty aujourd’hui ?

Je pense qu’aujourd’hui il y a deux grands défis : le premier concerne la division des droits civils et politiques d’une part et d’autre part les droits économiques et socioculturels. Nous devons faire prendre conscience aux gens que cette division n’a pas de sens. Par exemple, des personnes naissent Rom en Slovaquie et sont discriminées à  cause de leurs origines. Elles sont alors scolarisées dans des écoles pour handicapés mentaux alors qu’elles ne sont pas handicapées mentales. Nous avons donc clairement affaire à  une discrimination raciale mais également d’une violation de leur droit à  l’éducation et ensuite de leur droit de trouver un travail, puisqu’elles n’ont pas de formation. En conclusion, ces droits sont intimement liés et doivent être défendus dans leur globalité.
Bien qu’Amnesty ait été créé dans un contexte de guerre froide avec pour but de défendre les personnes détenues pour leurs opinions politiques et ce à  l’Est comme à  l’Ouest, aujourd’hui Amnesty doit défendre l’ensemble des droits des personnes dans une approche plus globale.
L’autre défi est le développement d’Amnesty dans le monde entier, nous sommes encore trop centrés sur les pays occidentaux ou le Nord global, et nous devons absolument promouvoir nos activités dans le Sud.

Comment percevez-vous l’évolution des droits de l’homme à  l’heure actuelle ? L’après 11 septembre tend-il à  s’ancrer dans les mentalités et dans la pratique, ou au contraire, y a-t-il une prise de conscience qui remettrait au devant de la scène les droits de l’homme ?

Si vous m’aviez posé cette question il y a deux mois, je vous aurais répondu que les droits humains ont régressé suite au 11 septembre avec notamment la guerre contre le terrorisme et des Etats comme les Etats-Unis qui n’ont pas hésité à  bafouer toutes les conventions, notamment celle contre la torture. Depuis deux mois, avec ce qu’il se passe dans le monde arabe, on se met à  espérer qu’il y ait un effet boule de neige et que les Etats soient poussés par leurs propres populations à  respecter les droits des individus.
Les tendances sont donc contradictoires en fonction des pays. On a l’impression d’assister à  un vent d’espoir sur le monde arabe alors qu’en Europe, on assiste plutôt à  un phénomène de repli sur soi et de montée de xénophobie et d’islamophobie. On ne peut qu’espérer qu’un vent de liberté dans le monde arabe ait un écho favorable en Europe et en Suisse.
Nous assistons dans le monde arabe à  une montée du chômage endémique. Les autorités de ces pays doivent impérativement respecter les droits économiques de leur population.
Pourtant, l’article 23 §1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à  des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à  la protection contre le chômage » et l’article 25 §1 stipule que « Toute personne a droit à  un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires; elle a droit à  la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. »

Or, il apparaît qu’avec l’avènement du néolibéralisme et de la mondialisation, les gouvernements signataires de la charte ont totalement délaissés ces articles. Est-ce qu’Amnesty International compte également s’engager en faveur des droits économiques et sociaux des individus ?

Amnesty s’engage depuis une décennie déjà  dans le domaine des droits économiques, sociaux et culturels, notamment afin qu’il y ait des normes contraignantes pour les entreprises et les multinationales afin que celles-ci répondent des violations commises par leur filiales dans les pays o๠elles sont présentes. Amnesty va donc continuer à  lutter contre la pauvreté comme conséquence de violations des droits humains.

En tant que nouvelle directrice de la section suisse d’Amnesty, quelles seront vos priorités ?

Une de mes priorités en Suisse est de lutter contre la remise en cause des droits fondamentaux faite par certains partis politiques populistes, notamment l’UDC mais d’autres également qui présentent le droit international comme un danger pour les droits populaires, alors que je pense le contraire. A mon avis, le droit international constitue une garantie pour notre démocratie.

Quels sont vos adversaires ?

Mes adversaires principaux restent des gouvernements étrangers qui violent les droits humains et des individus à  grande échelle.

Quels conseils donneriez-vous à  quelqu’un désireux de travailler dans le domaine des droits de l’homme et plus particulièrement pour Amnesty International ?

Genève est une place essentielle en matière de droits humains, il y a des comités des Nations unies qui y siègent, il y a le Conseil des droits de l’homme. Au niveau des formations, on peut citer notamment la formation continue en droits humains, donnée en partenariat avec l’Université de Genève, ou l’Académie de droit international humanitaire et de droits humains. Ces formations sont accessibles même sans être juriste, même si cela reste un plus.
La formation est donc primordiale. L’autre aspect est l’engagement bénévole. A Genève, il y a énormément d’ONG qui Å“uvrent pour les droits de l’homme et il est donc facile de faire des stages pour se former.

Quelles seraient selon vous les nouvelles stratégies pour sensibiliser le public aux droits de l’homme et les pousser à  s’engager en leur faveur ?

Je pense que les nouvelles technologies devront être davantage utilisées chez Amnesty qu’à  l’heure actuelle. D’autres organisations se mobilisent beaucoup plus par ce biais actuellement. Par exemple avec l’envoi d’e-mails massifs pour inciter la population à  signer des pétitions, alors qu’au sein d’Amnesty nous utilisons encore beaucoup de moyens traditionnels comme descendre dans la rue et organiser des stands.
Malgré tout, nous développons la communication par internet ou par sms afin de mobiliser plus de gens plus rapidement. On peut considérer ceci comme un engagement qui demande moins d’investissement. Mais d’un autre côté, il permet d’avoir une meilleure mobilisation dans la mesure o๠il est plus facile d’envoyer un email ou un sms sur une action précise qui ne demande qu’une minute de son temps plutôt que de se rendre à  trois réunions.
Nous essayons donc de favoriser un engagement qualitatif et quantitatif en proposant d’une part un engagement de longue durée, et de l’autre, un engagement qui permette d’agir même si l’on dispose de peu de temps.
En outre, nombre de personnes s’engagent à  l’heure actuelle pour plusieurs causes, par exemple l’écologie, les droits humains ou encore une cause qui leur tient à  cÅ“ur, par exemple la défense des animaux. Dès lors, il faut pouvoir leur offrir la possibilité d’un engagement qui ne leur prenne pas trop de temps et je pense que les nouvelles technologies vont révolutionner les possibilités de mobiliser les gens.

Personnellement, êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste quant à  l’évolution des droits de l’homme sur le plan mondial ?

Manon Schick, Directrice d'Amnesty International Suisse
Manon Schick, Directrice d’Amnesty International Suisse
© Patrick Preperier pour GBnews

Je suis une optimiste de nature et c’est nécessaire dans mon travail. D’un côté, la situation n’est pas brillante et de l’autre, jamais je n’ai pensé que Ben Ali ou Moubarak finiraient par quitter le pouvoir. La Tunisie étant l’un de mes premiers engagements, je trouve que l’on a beaucoup trop longtemps fermé les yeux sur ce qui se passait là -bas. Les gens partent en vacances dans ce pays sans savoir que la torture y est pratiquée de manière quotidienne et systématique. Des changements ont donc lieu.
Au niveau de l’Occident, par contre, nous avons eu pas mal de déceptions, notamment suite à  l’élection d’Obama, mais comme il l’a dit lui-même, « je suis le président des Etats-Unis et non le président de Greenpeace ou d’Amnesty International ». Bien qu’il ait tenté certaines réformes comme mettre un terme aux interrogatoires sous la torture, Guantanamo n’a pas été fermé et les Etats-Unis encouragent certaines attitudes dans certains pays qui se soldent par des violations des droits humains. Malgré tout, il est indéniable que nous assistons à  un changement de paradigme depuis l’ère Bush ce qui présente des signes d’espoir.
En Europe, par contre, les choses se montrent sous de plus mauvais auspices avec notamment la stigmatisation des migrants et des requérants d’asile ainsi que le rejet des responsabilités sur la Grèce et l’Italie qui de par leur géo-localisation au sud, se trouvent en situation de porte d’entrée, et voient dès lors toutes les personnes ayant transitées par leur territoire leur être renvoyées par les autres pays de l’Union Européenne en vertu de l’accord de Dublin qui permet de renvoyer toutes les personnes dans le pays par lequel elles ont transités.

Une conclusion personnelle ?

Un slogan qui dit « mieux vaut allumer une lueur d’espoir que maudire l’obscurité », ce qui sous-entend que nous ne devons pas nous contenter de dénoncer ce qui ne va pas, mais également proposer des solutions, et donc proposer aux gens de s’engager et d’être aussi des acteurs du changement.

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