Emploi temporaire, indicateur des tendances du marché de l’emploi.

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Le marché de l’emploi temporaire a fortement évolué en vingt ans. Cantonné à l’origine à certains secteurs et à des tâches spécifiques, il s’est peu à peu imposé comme un élément essentiel du monde du travail, permettant aux entreprises de mieux gérer les fluctuations du marché. De simple outil pour gérer les absences des employés, il occupe désormais une place prépondérante dans la stratégie des entreprises au niveau de la gestion de leurs ressources humaines. Lors d’une phase de reprise, les entreprises font en effet beaucoup plus souvent appel aux travailleurs temporaires. Elles privilégient d’abord l’engagement de personnel à contrat à durée déterminée avant d’augmenter leur effectif fixe. A contrario, lors d’une phase de récession, les intérimaires sont les premiers à être licenciés. «En moyenne, le secteur de l’intérim a six mois d’avance sur l’économie », estime Miles Hopwood, directeur de l’agence de placement Accès Personnel. « En août-septembre 2008, par exemple, nous pouvions déjà voir se profiler un coup de frein, contrairement au reste de l’économie. Le mouvement de panique qui a suivi l’affaire Lehman Brothers a eu pour conséquence un arrêt immédiat de la plupart de nos missions, à l’exception du bâtiment. » De par sa nature, l’emploi temporaire joue donc un rôle d’indicateur des tendances du marché de l’emploi. Deux ans après le début de la crise, y a-t-il une reprise de l’engagement d’intérimaires? Et, si tel est le cas, est-ce que cela annonce un début d’embellie sur le marché de l’emploi? Petit tour d’horizon sur l’état actuel du travail temporaire.

Emploi temporaire: définition

L’emploi temporaire comprend plusieurs types de formes de travail et il convient d’en établir les contours. Selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique)1, le travail temporaire est une forme d’emploi salarié qui a la particularité de ne pas offrir de perspectives de travail à durée indéterminée. Une étude de l’Observatoire Romand et Tessinois de l’Emploi publiée en 20092 dégage ainsi plusieurs formes de travail à durée limitée : les CDD (contrats de durée déterminée), le contrat de mandat (contrat de travail pour une tâche spécifique), le travail intérimaire, les contrats de remplacement, le travail saisonnier, le travail à la demande, les contrats de stage, les programmes d’emploi temporaire intégrés dans le cadre de l’assurance-chômage.

Le travail intérimaire ou location de services a pour spécificité de mettre en rapport trois interlocuteurs : un employeur, qui est en général une agence de location de services, un salarié (le travailleur intérimaire) et le mandant, c’est-à-dire l’entreprise qui loue les services du travailleur intérimaire. Le salarié intérimaire est employé et salarié par l’agence de location de services pour effectuer une mission dans l’entreprise mandante.

Evolution du marché de l’emploi temporaire

Selon l’étude publiée par l’Observatoire Romand et Tessinois de l’Emploi, l’emploi intérimaire a connu un essor conséquent durant ces vingt dernières années. En effet, le travail intérimaire en Suisse représentait 0,5% de l’emploi total en 1993, 1,6% en 2004 et enfin 2,4% en 2007. Toutefois, cette croissance a connu un léger tassement en 2008 : la croissance du nombre d’intérimaires était de 16% entre 2005 et 2006, 9% entre 2006 et 2007 et enfin 8% entre 2007 et 2008. En Suisse romande, elle s’élevait à 2% entre 2007 et 2008. Cette évolution s’explique avant tout par la mondialisation. Les entreprises doivent faire face à une forte concurrence et ont de plus en plus besoin de main-d’œuvre flexible. Celle-ci permet de mieux aborder les fluctuations économiques. Une main-d’œuvre temporaire peut répondre à une rapide augmentation de la demande et tout autant disparaître, lorsque la demande diminue. La crise économique survenue à l’automne 2008 permet justement de mieux mesurer le rôle « tampon » du travailleur temporaire ou intérimaire au sein du marché, comme nous le verrons plus loin.

Miles Hopwood
© Miles Hopwood,
Directeur d’Accès Personnel

En fonction des différents secteurs, on recherche des profils techniques

Selon un rapport publié en 2008 par le Secrétariat d’Etat à l’économie , les branches de l’industrie (37%) et du bâtiment (18%) sont celles qui font le plus recours aux intérimaires. Suivent l’hôtellerie-restauration, le commerce et enfin, les banques et assurances. « En fonction des différents secteurs, on recherche des profils techniques », explique Miles Hopwood. « Dans l’industrie, ce sont souvent des ouvriers, des régleurs, des opératrices ou encore des mécaniciens. Dans les profils médicaux, il s’agit essentiellement d’aides-soignants-es et d’infirmiers-ères. Dans le secteur tertiaire, hors banque et finance, ce sont des postes de secrétaires, d’assistants-es, de réceptionnistes. Dans le secteur banque/finance, il s’agit d’assistants-es de gestion.» Le marché de l’emploi temporaire ne s’ouvre toutefois pas à toutes les fonctions, selon Miles Hopwood : « Tous les postes support sont assez facilement assumés par des intérimaires. Il s’agit de l’accueil, du secrétariat, de l’assistanat, de la comptabilité, de l’administration, etc. On trouve des personnes très qualifiées pour ce type de services sur le marché. Par contre, certaines fonctions ne sont pas assurées par des intérimaires. Je pense, par exemple, aux gérants de fortune ou aux informaticiens qualifiés. »

Selon des calculs de Swissstaffing (Union suisse des services de l’emploi ) et du SECO publiés en 2008 , 74% des travailleurs temporaires sont des hommes. Les étrangers sont plus représentés que les Suisses, puisqu’ils constituent 57% des effectifs des travailleurs temporaires.

Les travailleurs temporaires font désormais partie de la stratégie des entreprises

Trouver un emploi temporaire est rarement une fin en soi. Le but d’un employé est de retrouver au plus vite une place fixe, comme le démontre le rapport du SECO publié en 2008: 64% des personnes interrogées avancent l’augmentation des chances pour un engagement fixe comme motivation principale à travailler en intérimaire. La transition entre deux activités (61%) et l’acquisition d’expérience (50%) sont les deux autres motivations les plus plébiscitées. Ceci n’a pas toujours été le cas: « Le marché a changé », explique Sabrina Burkhard-Mecatti, directrice de l’agence Vacancy. « Il y a une dizaine d’années, il y avait le profil du temporaire type qui ne voulait faire que du temporaire.

Nous arrivions à leur garantir du travail en permanence. On pouvait en vivre très bien. Aujourd’hui, il est très difficile de ne faire que du temporaire, puisqu’on n’arrive pas à garantir un autre poste à la fin d’une mission. » Les sociétés de placement devaient à l’époque principalement s’occuper de trouver des remplaçants, comme le confirme Miles Hopwood : « Il fallait avant tout remplacer le personnel manquant ou amener des forces vives pour une durée assez courte, lorsqu’il y avait un projet à monter. » Désormais l’employé temporaire ne doit plus seulement assumer des remplacements, il fait partie de la stratégie des entreprises selon Miles Hopwood: « Aujourd’hui, la mondialisation a amené le flux tendu. Tout le monde travaille à 100% et, dès qu’il y a du travail supplémentaire, il faut prévoir de la main-d’œuvre flexible, que ce soit des consultants, de l’intérimaire ou d’autres moyens. Cette main-d’œuvre fait partie de la stratégie des entreprises à tel point que certaines d’entre elles, des grosses structures, ont intégré des sociétés de placement dans leurs bureaux. Cela montre à quel point la notion a été intégrée. Travailler à flux tendu implique une augmentation des intérimaires. »

Sabrina Burkhard Mecatti
© Sabrina Burkhard Mecatti,
agence Vacancy Personnel

Emploi temporaire : un moyen de transition

Complètement intégré dans la gestion des Ressources Humaines des entreprises, l’emploi temporaire est aujourd’hui utilisé comme moyen de transition lors de périodes difficiles. « C’est l’essence même du travail temporaire », explique Miles Hopwood. « Son rôle est de répondre aux périodes difficiles ou bonnes. Si on a une croissance rapide des demandes, on se tourne alors assez facilement vers le temporaire. Si on sent que c’est une bulle et que cette croissance peut s’arrêter, on va engager bien sûr de l’intérimaire. » Sabrina Burkhard-Mecatti de Vacancy décrit une situation devenue presque courante: « On voit souvent dans les grandes entreprises un gel de leur recrutement suite à une décision de la direction. Tout à coup, un employé tombe malade ou part en congé : ils n’ont pas la possibilité de faire le remplacement à l’interne et s’adressent alors à une société de placement. L’employeur est la société de placement. Souvent, les employés temporaires ne rentrent pas dans la masse salariale des entreprises. Ils sont sous consulting. » Cette logique de l’emploi temporaire comme tampon a bien été mise en valeur depuis le début de la crise économique. Plusieurs secteurs comme l’industrie manufacturière ou horlogère ont subi de plein fouet les effets de la crise et ont dû geler l’embauche de temporaires pour passer le cap. « Dans certains secteurs, gros pourvoyeurs de profils intérimaires, il y avait surchauffe », explique Miles Hopwood. «On ne pouvait pas continuer à fonctionner ainsi pendant des années. Charmilles Technologies du groupe Georg Fischer, par exemple, a dû faire du chômage technique toute l’année 2009. L’intérim a donc bien tenu son rôle d’élément stratégique dans la gestion des pointes et des baisses. »

Les entreprises engagent parfois des employés temporaires en fixe. Dans quels cas?

Etre employé temporaire peut être, nous l’avons dit plus haut, un bon moyen de retrouver une place fixe. Selon le rapport du SECO publié en 2007 citant Swissstaffing, près de 50% des employés intérimaires avaient retrouvé un emploi fixe en 2006, une année après leur mission temporaire. 13% occupaient une autre activité professionnelle et 17% travaillaient toujours en intérimaire. Un peu moins d’un quart s’était retrouvée au chômage. Dès lors, l’employé temporaire doit se faire remarquer par l’entreprise comme étant un bon élément. « Si une personne est flexible, enthousiaste, rigoureuse et persévérante, elle trouve du travail fixe », indique Miles Hopwood. « Il y a une chose que les entreprises ont très bien comprise, c’est la valeur des gens.» Pourtant, tous les secteurs n’engagent pas forcément en fixe à l’issue d’un engagement temporaire. « Dans le domaine des bureaux, j’ai environ 60% des effectifs qui partent en fixe encore aujourd’hui. Même en période difficile, quand vous trouvez quelqu’un qui est trilingue et s’investit du matin au soir, vous l’engagez. » Mais certains secteurs sont plus ou moins prêts à engager à l’issue d’une mission temporaire : « Dans le bâtiment, c’est différent », explique Miles Hopwood. « Les temporaires constituent la main-d’œuvre qu’on peut mettre sur n’importe quel chantier. Le chantier ne durant qu’un temps, on ne va pas engager du tout. C’est une part infime qui peut partir en fixe. Dans le secteur médical, l’emploi temporaire ne concerne quasiment que des congés maladie ou des vacances. Ce sont de remplacements. On n’engage pas ou très rarement. Dans l’industrie, cela dépend de la conjoncture. Les bons profils partent effectivement en fixe, mais, à cause de la crise, cela s’est arrêté pendant deux ou trois ans, notamment dans l’industrie horlogère. On n’osait plus engager, car on ignorait comment la suite allait se dérouler. »

Emploi Temporaire
Francisco Teixeira pour GBnews
© DR

Etat du marché du temporaire après la crise

Le marché de l’emploi temporaire a subi la crise de plein fouet, puisque, comme nous l’avons indiqué plus haut, il est un tampon lors des pointes et des baisses. Les employés temporaires ont ainsi été les premières victimes de la crise. Derniers engagés, ils sont également les premiers à disparaître, lorsqu’il faut opérer des restrictions budgétaires et geler le recrutement. Ainsi, entre avril 2009 et avril 2010, la croissance du travail temporaire a été de -10,8 %, selon des estimations de Swissstaffing. Swissstaffing attribue ces chiffres aux mauvais mois de l’été et de l’automne 2009. Le volume du travail temporaire avait en effet baissé de 10,3% en octobre 2009 par rapport au mois d’octobre 2008. Une baisse remarquable, mais qui n’a pas touché tous les secteurs de la même façon, comme l’indique Miles Hopwood d’Accès Personnel. « Le secteur du bâtiment a été moins touché que d’autres, car le bâtiment est un indicateur retardé : les projets ont été lancés avant la crise et il a bien fallu les poursuivre. Des projets comme le CEVA ou encore le tram ont permis au secteur de s’en sortir relativement correctement. Dans le secteur banque-finance, il y a eu une véritable dégringolade au niveau des missions intérimaires. Je pense que l’industrie a également été très touchée à Genève, à l’image de Charmilles Technologies. Et on ne parle même pas de l’horlogerie, qui est également un gros pourvoyeur de profils intérimaires. Donc, l’intérim a pleinement fonctionné dans sa logique d’élément stratégique. »
Selon des chiffres de Swissstaffing parus en avril , le volume du travail temporaire en mars 2010 a baissé de 5,3% par rapport à l’année précédente. La baisse effectuée depuis octobre 2008 n’a pas encore été surmontée. Selon l’analyse de Swissstaffing, la chute du travail temporaire avait correspondu à l’augmentation du chômage. Toutefois, comme le remarque l’Union suisse des services de l’emploi, la baisse du chômage constatée en Suisse depuis janvier n’a pas été accompagnée par une reprise du travail temporaire. Swissstaffing explique ce phénomène par le recours particulièrement prononcé durant cette crise au chômage partiel (voir plus haut). Les entreprises y ayant eu recours auraient ainsi moins besoin d’engager du personnel temporaire. Le chômage partiel retarderait donc la croissance du travail temporaire habituellement observée lors d’une reprise. Le directeur d’Accès personnel, Miles Hopwood, pense pourtant que, s’il ne montre pas encore des signes de reprise majeure, le marché de l’emploi temporaire a fini de dégringoler : « 2009 a été une année de complet marasme économique en ce qui concerne les agences de placement et 2010 s’annonce moins mauvaise. On a probablement cessé le mouvement négatif. Je ne vois pas de reprise, mais nous constatons que la machine fonctionne à nouveau. Je pense que, dans quelques mois, on va engager plus de personnel intérimaire qu’aujourd’hui pour relancer la machine. Ce serait un réflexe sain. Les sociétés d’intérim sont des professionnels et, aujourd’hui, je pense que c’est une bonne stratégie que de mettre le recrutement dans leurs mains. » Toutefois, cette probable embellie du marché de l’intérim n’égalera pas les performances passées : « On n’arrivera pas aux chiffres de l’année 2007-2008. Il ne faut pas oublier que les années record se sont succédées depuis 2003. A l’époque, les entreprises avaient du cash à ne plus savoir qu’en faire. Aujourd’hui elles le gèrent. On est donc dans une problématique différente. »

Try & Hire

Certains employeurs préfèrent évaluer un futur employé au moyen d’un poste temporaire. Ainsi, selon l’enquête publiée par Swissstaffing, 43% des entreprises employant des intérimaires ont expliqué vouloir tester ainsi les qualités de leur éventuel futur employé. La mission ne dure qu’un temps et, à l’issue de cette période, décision est prise d’engager ou non en fixe l’employé testé. Cela permet d’être plus souple au niveau contractuel (personne ne s’engage au-delà de la période temporaire, dite d’essai) et permet aux deux parties (employé comme employeur) d’avoir une plus grande marge de manœuvre quant à la décision finale. Cette formule est communément appelée Try & Hire, mais, malgré son côté pratique, elle n’est pas encore connue de tous les employeurs, comme l’explique Sabrina Burkhard-Mecatti , directrice de Vacancy: « Ce n’est pas tellement utilisé par les clients, mais, quand on leur en parle, cette formule leur plaît assez. » En effet, elle permet aux employeurs de s’éviter une bonne partie des démarches administratives inhérentes à l’engagement d’une personne. « Nos clients peuvent prendre une personne à l’essai pendant trois mois par le biais d’une agence. Ainsi ils s’évitent toutes les démarches administratives, surtout s’il y a des demandes de permis. Nous sommes des spécialistes dans ce domaine et il est donc plus facile de passer par nous. » La formule Try & Hire offre également une plus grande souplesse à l’employé comme à l’employeur : « C’est une formule très pratique autant pour l’employé qui n’est peut-être pas très sûr du poste qu’il est en train d’accepter que pour l’employeur qui se demande s’il a fait le bon choix.»

Travailler ses compétences plutôt que son profil

« Dans cette économie, il faut être souple. Quand on recherche un emploi, il faut faire feu de tout bois et ne pas se cantonner aux schémas traditionnels. Il faut plutôt travailler ses compétences que son profil. Il faut être prêt à appliquer les compétences acquises dans un domaine dans un autre secteur. Flexibilité va être ces prochains temps le moteur des gens qui réussissent. » Miles Hopwood.

1« Perspectives de l’emploi de l’OCDE », OCDE, p.142, 2002
2Evolution du travail intérimaire en Suisse romande, version actualisée », Observatoire Romand et Tessinois de l’Emploi, Office cantonal de l’emploi, 2009, Genève

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