L’emploi en tête d’affiche. La chronique cinéma de Nadja Först

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Dans les films comme dans la vie de tous les jours, le plus souvent les personnages travaillent…. ou se trouvent aux prises avec des difficultés liées à la vie professionnelle. Ainsi, le cinéma offre – avec plus ou moins de réalisme – des incursions dans une multitude de secteurs d’activité. Une réflexion sur le marché du travail inspirée du 7e art : c’est ce que vous propose notre collaboratrice Nadja Först avec cette nouvelle chronique intitulée L’emploi en tête d’affiche.

 

Metropolis

 

Les films d’anticipation sont souvent le prétexte d’un regard critique sur le monde contemporain. En projetant une société dans le futur, la science-fiction permet en effet de voir émerger des représentations significatives du présent et met le doigt sur la perte de sens et les perversions de celui-ci. En extrapolant et en hypertrophiant la réalité, elle sert d’avertissement et de garde-fou quant aux dérives potentielles des systèmes modernes.

 

Chef-d’œuvre incontestable du réalisateur allemand Fritz Lang et l’un des premiers films futuristes de l’histoire du cinéma, Metropolis (1927) n’échappe pas à cette règle. Car au-delà d’une esthétique à couper le souffle, ce film se veut avant tout une remise en question de la société capitaliste ainsi qu’un véhément signal d’alarme face à la toute-puissance des civilisations industrielles.

 

Metropolis n’est pas une simple ville, pas même une métropole, c’est une mégalopole. Metropolis, c’est la nouvelle tour de Babel, un empire, un règne, un univers. C’est le triomphe de la machine, la consécration du progrès technique, l’apothéose de l’industrie. Mais ce sont également des dizaines de milliers d’ouvriers enfermés dans les profondeurs de la terre, qui travaillent jusqu’au sang et jusqu’à la mort. C’est un ignoble mécanisme vivant qui réclame sa part quotidienne de victimes et de sacrifiés au nom de l’argent et du gain. Vous l’aurez compris, Metropolis est une retranscription brutale et hyperbolique de notre société industrielle.

 

Le film se construit sur un antagonisme, celui de la classe ouvrière et du patronat. Tandis que la jeunesse dorée se divertit dans des clubs de luxe, des rangées de prolétaires épuisés et parfaitement déshumanisés se succèdent pour faire fonctionner l’éléphantesque machine qui régit la cité. La dualité imprègne toute l’intrigue, jusqu’à l’architecture même de la ville : ainsi, Metropolis est violemment scindée en deux parties distinctes fonctionnant dans une relation de co-dépendance : la ville du haut –luxueuse, celle des élus– et la ville du bas –souterraine, plébéienne, celle des ouvriers. L’espace est donc fortement symbolique : derrière la forme spatiale de la métropole, c’est l’organisation politique qui se détache, et qui renvoie à l’idéologie capitaliste, à savoir la construction bipartite des classes.

 

Lutte des classes, ou pas. Si, à première vue, le film semble être un cri de guerre aux relents marxistes, il se révèle finalement plus proche d’une version édulcorée de Roméo & Juliette que du Manifeste du Parti communiste. Car oui, l’inévitable se produit : Freder Fredersen, fils du monarque absolu de Metropolis, tombe follement amoureux de Maria, jeune femme issue de la classe indigente. Passons le scandale et les machinations pour les séparer. Car c’est sans compter l’intervention de Rotwang, un savant fou qui se fait une joie de créer une androïde à l’image de Maria afin de manipuler la masse ouvrière et la convaincre de se rebeller contre le grand patron. Lutte des classes il y a donc, mais pas de taille à faire une révolution. Le dénouement du film est en effet d’une candeur par trop niaise, qui se résume à une poignée de mains réconciliatrice entre dirigeants et dirigés. Mais il faut replacer le film dans son contexte. La menace fasciste pèse en effet déjà sur l’Allemagne, et la collaboration entre les classes semble être une issue politiquement plus correcte.

 

Si le message du film est idéologiquement discutable, il n’en demeure pas moins, quatre-vingts quatre ans plus tard, un terrifiant miroir de société. Le patronat tient toujours ses assemblées générales, les opprimés le sont plus que jamais et, érigée en déesse, la notion de profit a bazardé sur son chemin tout principe d’humanité. Nous n’apprenons décidément rien de nos erreurs. Mais plutôt que de ressasser la morale, regardez ce film, véritable bijou esthétique d’une époque où les effets spéciaux relevaient encore de l’ingéniosité des décorateurs de plateaux. Ça vaut le détour et c’est carrément rafraîchissant.

 

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