L’emploi en tête d’affiche. La chronique cinéma de Nadja Först

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Dans les films comme dans la vie de tous les jours, le plus souvent les personnages travaillent…. ou se trouvent aux prises avec des difficultés liées à la vie professionnelle. Ainsi, le cinéma offre – avec plus ou moins de réalisme – des incursions dans une multitude de secteurs d’activité. Une réflexion sur le marché du travail inspirée du 7e art : c’est ce que vous propose notre collaboratrice Nadja Först avec cette nouvelle chronique intitulée L’emploi en tête d’affiche.

 

It’s a Free World…

Le film s’ouvre sur une séance de recrutement, quelque part en Pologne. Travailleurs, ouvrières, chômeurs démunis se succèdent, l’espoir à la mesure de la liasse de billets qu’ils glissent discrètement avec leur dossier à la jolie blonde qui les reçoit. Une plongée crue et sans artifices au cœur du trafic d’ouvriers sans-papiers, c’est l’abrupt départ de It’s a Free World… (2007), un des récents joyaux du monstre sacré britannique Ken Loach.

 

Il y a les travailleurs immigrés, et il y a Angie, l’héroïne douce-amère de ce film, interprétée par la méconnue mais néanmoins brillante Kierston Wareing.Angie travaille pour une agence londonienne recrutant de la main-d’œuvre bon marché des pays de l’Est. Corruption et pots-de-vin font partie de son quotidien. Ne vous fiez pas à son visage d’ange. Angie est volontaire, dynamique, acharnée. Elle se bat seule pour élever un enfant dont on lui a retiré la garde. Angie, c’est l’anti-héroïne moderne : adorable et détestable, fragile mais indestructible. Aussi, lorsqu’elle perd son emploi pour avoir violemment réagi aux avances lubriques d’un supérieur, c’est la guerre. Décidée à s’imposer coûte que coûte dans ce milieu, elle lance sa propre agence de travail intérimaire. Avec l’aide de sa meilleure amie, elle investit l’arrière-cour d’un bar de quartier, où, chaque matin, des dizaines d’ouvriers se rassemblent, en quête d’un emploi. Les succès s’enchaînent, l’argent coule à flots. Et les revers avec. Bienvenue dans l’univers sombre et révoltant d’un marché mafieux où arnaques, combines et guérillas font la loi.

 

It’s a Free World… joue sur la profonde ambivalence de son personnage principal. Bien que pétrifiée de bonnes intentions – elle recueille une famille d’immigrés iraniens dans son propre appartement – Angie se montre également une mère égoïste et délaissant son enfant. Elle offre du travail et des perspectives d’avenir à des centaines d’ouvriers, mais son appât du gain a finalement raison de ses principes d’humanité. Ainsi n’hésite-elle pas une seconde à appeler anonymement les services d’immigration afin d’expulser les ouvriers qu’elle employait la veille. Ceux-ci se retournent contre elle. Battue, volée, humiliée, Angie ne possède plus qu’une rage froide et amère. Et puis voilà déjà la fin, désolante rengaine, triste symétrie du début. Le film s’achève comme il a commencé. En Pologne, en Ukraine, peu importe. Rien n’a changé.

 

Difficile de sortir indemne de ce film à la visée presque documentaire. Le style de Ken Loach dérange, naturaliste à l’excès, poignant, brutal. Ni pudeur, ni euphémisme, rien que la vérité nue, cruelle, terriblement triste. It’s a Free World… cristallise les contradictions d’un système pourri jusqu’à l’os et sur lequel le gouvernement ferme pourtant les yeux. La misère et l’exploitation humaines ne favorisent-elles pas, au final, l’économie nationale?

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