“On ne sait jamais ce qui va se produire dans les prochaines secondes.”

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Michel Bernard, capitaine des SIS. © D.R.

 

Capitaine au Service de Secours et d’Incendie (SIS) de la Ville de Genève, Michel Bernard a eu l’amabilité de recevoir Geneva Business News pour évoquer son métier qui exige à la fois rigueur, passion et engagement. Non seulement les pompiers ont à coeur de protéger et secourir la population, mais ils parlent aussi volontiers de leurs activités et des émotions qu’elles procurent. Avec l’accord de son chef de service Vincent Moreno, le capitaine nous a donc parlé avec tout l’enthousiasme qu’il aura mis jusqu’au bout dans sa mission, avant de prendre sa retraite à la fin de ce mois.

 

Capitaine Bernard, pouvez-vous nous décrire brièvement votre parcours professionnel ?

Chef de projet au CERN et sapeur volontaire sur le site du CERN, c’est suite à un risque de restructuration interne à l’entreprise que je suis entré en juin 1977 au service d’incendie et de secours (SIS) de la Ville de Genève.  J’ai en quelque sorte suivi les traces de mon père qui était aussi officier dans ce service.

 

Quelles ont été vos principales motivations pour pratiquer ce métier ?

Je me sentais la vocation d’aide et de service, et j’étais très attiré par la diversité des activités. Il faut savoir que les situations d’incendie ne représentent en moyenne qu’un dixième de l’activité du service. Nos autres missions concernent les inondations, les désincarcérations, les fuites chimiques ou d’hydrocarbures, les sauvetages d’animaux, les transports en ambulance.

© SIS/Ville de Genève

Le pompier doit pouvoir improviser dans ces différentes situations, fonctionner en mode binaire « On-Off » afin de garantir les bons gestes, les bonnes réactions. Il faut alors laisser ses émotions de côté.

Une mission réussie est toujours une action gratifiante. Le principal leitmotiv du métier est que l’on ne sait jamais ce qui va se produire dans les prochaines secondes. Nous côtoyons souvent une réalité qui dépasse la fiction.

 

Quel est le profil idéal pour pouvoir exercer ce métier ?

Le profil idéal pour devenir pompier professionnel est tout d’abord la pratique d’un métier manuel ou artisanal. Il est plus  important d’être débrouillard qu’universitaire, car dans toute intervention, il faut savoir faire preuve d’ingéniosité pour trouver des solutions que bien souvent les ingénieurs eux-mêmes ont négligées. Il faut aimer l’inattendu, l’improvisation, pouvoir être « multitâches » et polyvalent.

Tous les métiers manuels peuvent conduire à celui de pompier. Les compétences que l’on y développe sont une vraie richesse et un atout, que ce ce soit pour l’entretien de notre matériel et  des  véhicules, pour rendre notre matériel et nos structures plus fonctionnels, plus pratiques sur le terrain. C’est ce travail auquel nous nous consacrons durant les temps d’attente entre deux interventions. De ce point de vue, il est évident par exemple que les compétences d’un mécanicien sur automobile seront plus intéressantes que celles d’un comptable.

Dans ce métier, il faut aussi être conscient que l’on a une vie privée un peu particulière. Les permanences de piquet peuvent aller jusqu’à 24 heures en caserne, en attente d’une intervention. Il faut donc savoir gérer les priorités dans sa vie privée.

 

Quelles sont les qualités recherchées ?

Un bon esprit d’équipe est primordial, car l’individualisme n’a pas sa place dans ce métier, même si j’ai pu remarquer en trente-cinq ans de service que les mœurs ont évolué et que la cohésion de groupe est un peu moins forte que par le passé. Il faut savoir aussi s’adapter à son temps.

Concernant la gestion de ses propres émotions après une intervention particulièrement difficile et émouvante, chacun trouve la manière qui lui convient le mieux : certains en pratiquant un sport, d’autres en travaillant. Des techniques de debriefing existent, mais des études ont démontré qu’elles n’ont pas toujours une portée positive. Dans ma fonction de Capitaine, je n’ai que peu de collègues officiers avec lesquels je peux partager ce que j’ai vécu et ressenti.

 

Parlez-nous un peu de la formation requise pour devenir pompier.

Il existe un centre de formation romand, situé à Genève pour les cantons de Genève, de Vaud et de Neuchâtel, qui permet de regrouper les compétences. Cette organisation pour la formation est très appréciée par les corps de sapeurs-pompiers de petite envergure. En revanche, pour le corps des sapeurs-pompiers de Genève, les compétences en interne sont largement suffisantes pour assurer une formation de qualité.

La formation est une activité importante, car elle permet de répéter les gestes afin de pouvoir être sûr de soi en situation d’urgence.

 

Quel est le plus grand danger pour vous ?

La principale crainte d’un commandant est la sécurité de ses hommes, la gouvernance de la place sinistrée et surtout de pouvoir rentrer en caserne après l’intervention avec le même nombre d’hommes qu’au départ. Il faut en permanence avoir des témoins d’alerte dans l’esprit pour la sécurité de tous.

Ensuite,  il va de soi que les plus gros enjeux sont la sécurité et le sauvetage de la population ; et en  dernier lieu la préservation des biens immobilier.

L’appréciation la plus exacte possible du sinistre tant de l’intérieur que de l’extérieur est primordiale afin d’intervenir au plus vite et avec les bons moyens. L’expérience constitue indéniablement une clef du succès.

Dans toute intervention, les professionnels du feu prennent des risques. Il est essentiel de pouvoir compter sur son collègue à tout moment.

 

© D.R.

Qu’est-ce qui, pour vous, est émotionnellement le plus difficile dans ce métier ?

Je suis particulièrement touché par les accidents de circulation nécessitant l’intervention des pompiers pour une désincarcération. Nous avons toujours tendance à nous identifier, à transposer l’accident sur soi-même, sur nos proches. Et si c’est une victime que nous connaissons personnellement à laquelle nous venons en aide, l’émotionnel peut l’emporter sur l’objectivité et les capacités d’analyse de la situation. Dans ces cas, c’est d’autant plus important de pouvoir s’appuyer sur une équipe.

 

La relation humaine avec des personnes lésées après un incendie est aussi délicate, car le sinistré pense en premier à ses biens matériels perdus et non à sa vie sauve. C’est la réalité basique d’une société très matérielle ; cependant, avec le recul, les victimes réalisent qu’ielles auraient pu y laisser leur vie, ce qui les aide à relativiser la perte.

 

Pouvez-vous nous raconter une anecdote ?

Les pompiers ne sont pas seulement dévoués, ils sont  aussi polis. Il arrive parfois, au terme de l’extinction d’une maison qui a entièrement brûlé, que nous repartions après avoir salué les sinistrés en leur disant « Au revoir et bonne journée » ce qui, vous l’admettrez,  n’est pas fort à propos.

 

© D.R.

Les Genevois ont encore à l’esprit l’important incendie de la Jonction, le 13 février dernier, qui a mis à la rue de nombreux locataires. Les anciens immeubles sont-ils dangereux, plus vulnérables aux risques d’incendie?

Magré les conséquences de ce sinistre qui a totalement détruit un immeuble ancien, il n’y a pas à s’inquiéter aux sujets des bâtiments anciens.

Bien sûr, cela nous laisse un goût amer, après avoir lutté sept heures durant. Mais il faut savoir que c’est une conjonction malheureuse de plusieurs facteurs aggravants qui a donné à ce sinistre une telle ampleur. Rien ne laissait prévoir une telle issue à l’arrivée des pompiers puisque tout est parti d’un feu de caves. Il faut néanmoins souligner qu’excepté un blessé qui a sauté par la fenêtre avant l’arrivée des pompiers, on ne déplore aucune victime, malgré l’importance des dégâts matériels.

Le Service d’Incendie et de Secours de la Ville de Genève est souvent confronté à des feu de caves. Jamais auparavant un sinistre de cette nature ne s’était répandu aussi rapidement. Les causes exactes ne sont pas connues. Cependant, l’immeuble ne possédait pas de chauffage central et les locataires avaient leurs propres moyens de chauffage, gaz ou mazout, ainsi que des réserves de carburant. De plus, l’immeuble comportait de nombreux interstices, des poutres traversantes, ce qui a nettement accéléré la progression du feu. Des situations de même nature sont observées dans d’autres pays, avec par exemple un sinistre similaire à celui de la Jonction récemment dans un immeuble parisien.

En cas d’incendie dans un grand magasin, une école, comment faut-il réagir ? Et comment intervenez-vous ?

Statistiquement, il est vrai qu’il y a davantage de sinistres dans la journée. Cependant, dans les entreprises, les magasins, les écoles, des plans d’évacuation sont établis avec du personnel formé pour ce genre de situation. En réalité, l’évacuation d’une banque ou d’un centre commercial pose moins de problèmes que celle d’un immeuble où les locataires sont livrés à eux même et où il n’y a pas de plans d’urgence.

Les incendies de nuit nécessitent des équipes plus nombreuses,  surtout en cas d’évacuation ; un pompier ne peut s’occuper que de trois personnes; cela peut être long, car il faut souvent réveiller les gens.

Pouvez-vous donner quelques conseils à la population en cas de sinistre ?

En cas d’incendie dans un immeuble, un feu de cave ou d’appartement, il ne faut pas tenter de s’enfuir par la cage d’escalier ou l’allée. Il vaut mieux rester chez soi en calfeutrant le bas des portes avec un linge humide, puis aller se positionner à une fenêtre ouverte, bien entendu où  l’on n’est pas exposé à la fumée. Sinon, il est préférable de rester derrière la fenêtre fermée et de faire des signes aux pompiers, ceci avec une lampe de poche ou un objet lumineux s’il fait nuit. Les pompiers prennent alors contact de manière auditive avec vous et viendront vous évacuer soit par l’intérieur en utilisant des masques pour respirer, soit par l’extérieur au moyen d’une échelle.

En cas de départ de feu d’une friteuse, par exemple, appelez immédiatement le 118, car si vous n’avez pas les moyens d’extinction adapté, vous risquez d’être sérieusement brûlé.

Le réflexe d’appeler les secours, et d’agir ensuite, est tout à fait correct. Les premières minutes sont primordiales dans un départ de sinistre. Il va de soi que l’appréciation de la situation par la personne qui est y confrontée est importante. Cependant, mieux vaut d’emblée avoir le réflexe d’appeler le 118, même si vous percevez juste une odeur de brlé, ou de la fumée.

 

Après plus de trente-cinq ans de dévouement au service de la population,
le Capitaine Michel Bernard prendra sa retraite à la fin du mois de mars.
Nous lui souhaitons le meilleur pour cette nouvelle étape de vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

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