Print Friendly, PDF & Email

28 août 2015. Quelque part à la frontière serbo-hongroise, entre  Horgoš et Röszke. Un homme au premier plan, les traits tirés et les cernes apparentes, présente un enfant en bas âge à une personne sise au travers de fils de fers barbelés. Le cliché, pris par le photographe Australien Warren Richardson, vient de recevoir le premier prix du jury du World Press Award 2016.

Ce concours très commenté et abondamment repris dans la presse, récompense tous les ans depuis 1955 une photographie marquante de l’actualité internationale.

 

12_1

Warren Richardson (copyright)

 

C’est donc sans grande surprise que l’élu du jury cette année soit un photographe ayant représenté la douloureuse question des migrants.

Pour Francis Kohn, à la fois président du jury et directeur de l’Agence France-Presse (AFP)  : « Très tôt, nous avons vu cette photo et compris qu’elle était importante. Elle avait une vraie force en raison de sa simplicité, particulièrement grâce à la symbolique des barbelés. Nous avons pensé qu’elle avait tout pour représenter de façon puissante le sort des réfugiés. Je trouve que c’est une photo très classique, et en même temps, elle n’est pas liée à une époque précise. »

Le caractère éminemment esthétique de cette image interroge. Le portrait est beau et tragique. L’utilisation du noir et blanc, le caractère flou, léché et la symbolique forte ont tout pour interpeller le spectateur. Comme pour la saisissante et brutale image du petit Aylan sur la plage turque, ce cliché ne peut laisser indifférent. Son message est universel : tout être humain se reconnaît et se projette dans le triste sort du père et de l’enfant.

D’où l’importance de toujours garder à l’esprit que toute production d’image est subjective dans son essence. L’image, qu’elle soit photographie de presse ou fiction, raconte une histoire. Son souhait à travers le regard du photographe est d’exprimer la vision d’un moment T par le prisme de son auteur. La puissance évocatrice d’un cliché, aussi saisissant soit-il, devrait ainsi toujours s’accompagner d’un recul et d’une réflexion sur son message et son histoire. Car même si l’image est un support qui nourrit notre réflexion intellectuelle et notre vision du monde, elle n’est jamais exempte de message et d’orientation. Abondamment utilisée sur tous les théâtres de guerre et par tous ses acteurs, la photographie de presse accompagne avant tout la narration d’une histoire. Cette narration journalistique, qui veut que l’on “raconte” la guerre ou tout autre événement marquant, va de pair avec la légende qui accompagne la photo de presse. Dans le cas qui nous intéresse, Warren Richardson se livre : « J’ai campé avec les réfugiés pendant cinq jours à côté de la frontière. Un groupe d’environ 200 personnes est arrivé, et a longé la clôture en passant sous les arbres. Ils envoyèrent en premier les femmes et les enfants, puis les pères, et les hommes âgés. J’ai dû suivre cette équipée pendant environ cinq heures, et nous avons joué au chat et à la souris avec la police toute la nuit. Au moment où j’ai pris cette photo, j’étais exténué. Il était environ 3 heures du matin, et il était impossible d’utiliser un flash, la police essayant de trouver ces gens. J’ai donc dû utiliser la seule lumière de la lune. »

Sans mettre en doute l’authenticité du récit ni la véracité des propos, ces quelques phrases illustrent bien toute la rhétorique qui se doit en soi d’être captivante afin d’appuyer le propos.

Le concours World Press Photo n’est pas exempt de polémiques récurrentes. Dans une interview accordée à France Inter en 2015 le directeur, à l’époque Lars Boering, admettait que 22% des photos présentées se retrouvaient éliminées pour cause de retouches. Selon lui, retoucher une image n’est pas acceptable dans ce type de concours. Très bien, mais quid de l’angle choisi ? De la lumière ? Du moment que le photographe estime adéquat pour prendre le cliché ? Il est ainsi particulièrement difficile de donner une échelle de mesure à la subjectivité. Or ne vivons pas d’illusions, celle-ci est bien réelle et il convient de rappeler son existence, au même titre que la prétendue objectivité journalistique. Le photographe a une opinion, tout comme le journaliste. La question restant de savoir si c’est cette dernière qui agit en fil conducteur et comme base de sa réflexion et de son travail.

 

 

 

Oscar Ferreira

Editorialiste

 

 

Sélection de clichés primés cette année

 

Sources :

http://www.worldpressphoto.org/about

http://www.lemonde.fr/photo/article/2016/02/18/le-world-press-photo-2016-recompense-un-cliche-sur-la-crise-des-migrants_4867611_4789037.html

http://tempsreel.nouvelobs.com/galeries-photos/photo/20160218.OBS4888/photos-les-laureats-du-world-press-2016.html

http://www.swissinfo.ch/fre/le-world-press-photo-récompense-une-image-sur-la-crise-des-migrants/41968682

http://www.lemonde.fr/arts/article/2016/02/18/la-photo-de-l-annee-du-world-press-un-retour-aux-classiques_4867883_1655012.html

http://www.slate.fr/story/114313/world-press-photo-2015-warren-richardson

http://www.rts.ch/info/culture/7505816-un-cliche-de-refugies-a-la-frontiere-hongroise-prime-au-world-press-photo.html

http://blogs.letemps.ch/oeilduviseur/2016/02/18/le-palmares-du-world-press-photo-2016/

http://www.franceinter.fr/blog-autopsie-dune-photo-22-des-images-finalistes-du-world-press-photo-ont-ete-disqualifiees-pour-re

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.