Excellente journée à toutes les femmes

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Mardi 7 mars 2017, 20h32. Tout, dans la famille Zarette se déroulait normalement : Jésus et Donna, les jumeaux, étaient couchés depuis près d’une demi-heure. Comme à leur habitude, Robert et Ghislaine (qui insistaient pour qu’on prononce son nom gui-laine avec un vague accent anglais) regardaient le téléjournal, sans qu’aucune information n’éveille chez eux le moindre intérêt ; ils n’avaient que faire de la politique.

C’est une minute plus tard qu’ils apprirent – Robert, du moins – que la journée du lendemain serait dédiée aux femmes, et ce dans le monde entier. D’un air taquin, Ghislaine demanda à son mari s’il avait prévu de marquer le coup, de quelque manière que ce soit. De taquin elle n’avait que l’air : elle espérait, au fond d’elle, que Robert lui réponde que oui, il lui avait effectivement réservé un traitement spécial pour cette journée spéciale. Mais elle n’était pas dupe, et savait bien qu’on ne changeait pas un misogyne héréditaire.

 

Les misogynes héréditaires

Robert personnifiait la qualification d’être lambda. Passablement crédule, il suivait parfois les théoriciens du complot dans leurs raisonnements. Parfois, non. S’il avait été américain, probablement aurait-il considéré Fox News ou le compte Twitter de Donald Trump comme des sources d’information fiables. Anti-bolchéviste de troisième génération, il portait une admiration sans bornes au Maccarhtysme et n’hésitait jamais à alpaguer quiconque portait une barbe à la mode de Robert Hue.

D’héréditaire, Robert avait aussi sa misogynie. Comme beaucoup de ses contemporains, d’ailleurs ; voilà un fléau plus répandu que le communisme et l’anti-communisme réunis. Comme beaucoup de ses contemporains, également, il ne semblait pas être au courant de ce legs aussi peu louable qu’enviable. Passif-agressif comme les autres, il luttait corps et âme par son inaction à ralentir au maximum l’avancée des femmes contre un état de fait ancré dans l’esprit humain par des siècles de mobbing globalement toléré.

 

Courage ou rédemption

Ghislaine n’était pas certaine de l’utilité réelle d’une journée de la femme. Non pas qu’elle fut contre, loin de là. Il lui arrivait toutefois de se demander si dédier une journée aux femmes ne se résumait pas à dire, en somme, « voilà, tenez. Prenez ça et laissez-nous travailler, maintenant. »

Elle se plaisait néanmoins à penser qu’au cours d’une journée, une au milieu de trois-cent soixante-quatre autres, tout pourrait se dérouler comme si elle était un homme.

C’était un signe que la lutte continuait, sous une autre forme. Comme les guerres entre États, la lutte des femmes pour leurs droits avait fondamentalement changé de visage au fil du temps. D’un combat poilu et seins nus on était passé – sauf en Europe de l’Est, laquelle en tant que berceau du féminisme semblait entendre perpétuer cette tradition – à une lutte plus souterraine. Avec patience et persévérance, beaucoup ont gravi les échelons pour démontrer à ceux qui en doutaient encore que ce qui est accessible à un homme l’est également à une femme.

 

C’est celui qui le dit qui l’est

C’est à la suite d’un échange passablement animé – Ghislaine avait eu le malheur d’ébaucher l’histoire de cette journée – que Robert s’était vu proposer un défi : échanger leurs places pour un jour. Amusé, et persuadé que sa femme aurait changé d’avis une fois la nuit passée, Robert accepta en précisant qu’il avait toujours rêvé de se retrouver un jour dans la peau d’une femme. Sur quoi il pouffa, car il trouvait son esprit graveleux diablement divertissant, et prit congé de Ghislaine pour se diriger vers la chambre.

Ghislaine n’avait pas supporté d’entendre Robert lui dire qu’il estimait que toute cette histoire de journée de la femme était carrément surfaite, qu’il était même scandaleux qu’on conserve cet héritage Marxiste près de trente ans après la chute du Mur de Berlin et que toute cette histoire de sexisme et de harcèlement n’était, avec certitude, rien d’autre que de la propagande « rouge » dissimulée. S’il ne l’avait accusée de mensonge – de même que toutes les femmes – peut-être l’aurait-il laissée s’en tirer à bon compte. Maintenant qu’elle était seule au salon, Ghislaine était libre de mettre en place un plan machiavélique.

 

Dans la peau d’une femme

Robert s’était enfin débarrassé des deux monstres qui lui servaient d’enfants. C’était à croire qu’ils se vengeaient des prénoms ridicules dont ils avaient été affublés. Peut-être auraient-ils dû être inscrits dans des écoles différentes. Dire que Ghislaine subissait cela tous les matins. Il s’était presque trompé de chemin, en allant au bureau ; sa femme avait tenu promesse et il allait vraiment prendre sa place le temps d’une journée.

Chose étrange, lorsqu’il arriva au bureau, ses collègues d’un jour – dont certains ne lui étaient pas inconnus – le scrutaient tous de haut en bas avant de l’appeler « Madame Zarette ». Dans la seule matinée, on lui claqua trois ou quatre fois les fesses, un groupe s’arrêta de parler lorsqu’il passa à proximité et deux binômes, à la cafétéria, échangèrent à voix basse en jetant à Robert de nombreux regards insistants.

À la fin de la journée, conformément à ce qu’il avait convenu avec Ghislaine, il se rendit aux Ressources Humaines afin de réclamer sa paie. Le directeur du service le regarda comme tous les autres hommes l’avaient fait dans la journée – un œil lubrique et baladeur – avant de lui rétorquer que, malheureusement, les sept, huit et neuf de chaque mois avaient été unanimement définis par le Conseil d’Administration comme « les fameux trois jours de travail gratuit » et qu’on était justement le 8 mars. Dommage.

 

Attention aux excès de féminisme

En mettant Robert face à son irresponsabilité, Ghislaine a réussi son coup. Voilà, pour elle, à quoi devrait se limiter le militantisme féministe. La volonté d’égalité à tout prix semble parfois, quand elle émane de femmes trop engagées, se transformer en volonté de supériorité de la femme par rapport à l’homme. Qu’on cautionne ou non la journée de la femme – ou n’importe quelle autre journée dédiée à une cause quelconque – il sera toujours nécessaire de garder à l’esprit que tout militantisme extrémiste est fondamentalement mauvais et infertile.

 

Crédit photo : PublicDomainPictures

Romain Chevallier Romain Chevallier

Passionné de littérature, j'aime écrire tant à titre personnel - j'ai eu le plaisir de voir mon premier roman (« Comment j’ai suicidé mon cœur », éd. Persée) publié en octobre 2015 - que professionnel. J'ai une imagination dont les limites sont encore à découvrir et un humour me permettant d'apporter une certaine légèreté au sujet traité, quel qu'il soit. Ma formation commerciale me permet de rédiger et mettre en forme la correspondance avec clarté et efficacité. Altruiste, je mets avec plaisir mes compétences à disposition de quiconque en aurait besoin, qu'il s'agisse de rédaction pure, d'aide quant à l'utilisation des outils MS Office ou de conseils concernant le processus créatif et les techniques de travail ad hoc.

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