Quand le dopage s’invite dans le monde du travail

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Autrefois essentiellement réservé au monde du sport, le dopage a fait son apparition dans certains milieux professionnels depuis quelques années. Des études récentes menées en Suisse et en France tendent à le démontrer. La prise de drogue ou de médicaments pour améliorer ses performances au travail ne cessent d’augmenter. Phénomène épisodique ou réel problème de santé ?  

Le monde du travail, nouvel eldorado de « défonce »

Depuis des lustres, les sportifs n’ont cessé de vouloir augmenter leurs performances pour être meilleur et plus fort, pour obtenir la reconnaissance de leurs pairs, pour avoir la gloire et une aisance financière, souvent au détriment de leur santé. Certains l’ont même payé très cher, dans tous les sens du terme. Mais tous, sans exception, ont voulu atteindre l’Olympe ou toucher au Graal, en évoluant dans un monde d’illusions, aveuglé par leur propre perception de la réalité. Ils s’y sont “cassés les dents” à force de tromper leur monde, à commencer par eux-même.

En 2012, l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé en France publiait des donnés précises sur une consommation particulière, la drogue au travail. Dans le détail, cette étude nous apprenait que les consommateurs d’alcool étaient majoritairement présents dans le monde agricole et dans les métiers du bâtiment, et que ce fléau concernait près de 12% de la population de l’hexagone. Les secteurs de la restauration, de l’information, de la communication, des arts et spectacles sont quant à eux davantage consommateurs de drogues illicites comme la cocaïne, l’ecstasy, le poppers (médicament utilisé pour le traitement de certains troubles cardiaque qui a pour effet secondaire l’euphorie et un sentiment de relaxation) ou les champignons hallucinogènes.

Différentes études européennes ont démontré que la consommation de substances destinées à améliorer les performances au travail et à augmenter le bien-être psychique est très répandue. Des constats qui ne touchent pas uniquement la tranche des moins de trente ans, puisque des quadras ou des quinquas sont aussi concernés.

Le stress au travail a considérablement augmenté au cours de ces deux dernières décennies, en Suisse comme dans l’ensemble du monde occidental. Les professionnels de la santé ont vu affluer en consultation un nouveau type de malade dépendant : des travailleurs qui consomment de la drogue pour tenir le rythme et les exigences du monde du travail. « Les dopés du quotidien » selon une expression consacrée dans le milieu médical en lien avec les addictions.

Jusqu’en 2013, la Suisse manquait de données chiffrées et représentatives pour déterminer l’ampleur d’un phénomène qui consiste à prendre des médicaments et d’autres substances psychoactives au travail dans le but d’augmenter le bien-être psychique.1

Menée par l’Institut suisse de Recherche pour la Santé Publique en partenariat avec l’Université de Zürich, une étude commanditée par la Suva, a été réalisée sur un échantillon de plus de 10’000 personnes actives ou en formation âgées de 15 à 74 ans et toutes domiciliées en Suisse. Celle-ci a démontré que près de trois-quarts des sondés (71.6%) avaient déjà entendu dire que des médicaments ou des drogues soumis à ordonnance permettaient d’améliorer leurs capacités cognitives et que 35 % des personnes interrogées connaissaient au moins une personne ayant essayé d’améliorer ses capacités cognitives ou d’augmenter son bien-être psychique au moyen de tels produits.

L’usage de produits dopants prescrits sous ordonnance médicale est très répandu auprès des jeunes âgés de 15 à 24 ans. La consommation d’antidépresseurs en vue d’augmenter le bien-être psychique est plutôt l’apanage des 35-45 ans, alors que l’usage abusif de tranquillisants ou de somnifères est beaucoup plus fréquent chez les adultes de plus de 45 ans.

Selon cette même étude, la prévalence du dopage dans le monde professionnel ou dans celui de la formation est nettement plus faible chez les personnes n’ayant suivi aucun traitement médical au cours des douze derniers mois ou chez celles vivant dans un ménage avec enfants.

Enfin, les personnes ayant déjà expérimenté le dopage l’expliquent par des motifs tels que le stress au travail, le rythme de travail soutenu, la pression des délais, les instructions floues de leur hiérarchie ou encore la concurrence féroce régnant au sein des entreprises et entre elles.

Le besoin d’être performant

Depuis la dernière décennie du 20ème siècle, un changement de mentalité est intervenu dans le monde du travail avec l’émergence de la compétitivité au sein des entreprises. D’une ambiance « cool », pleine de certitudes il y a une vingtaine d’années, les sociétés vivent maintenant dans l’obligation de faire toujours mieux et plus vite, avec l’exigence de faire des bénéfices toujours plus importants et de respecter des objectifs constants de rentabilité pour pouvoir survivre.

Face à de telles attentes, certains ont fait le choix de se droguer pour travailler. Ce besoin, voire même cette obligation d’être toujours performant, de ne pas oser s’absenter en cas de maladie, d’être toujours joignable le soir, les week-ends et pendant les vacances, est devenu la norme aujourd’hui. Une disponibilité permanente dans laquelle vie privée et vie professionnelle ne font qu’un. Un monde où faiblesse et mal-être n’ont pas leur place.

Un autre phénomène en lien avec les addictions a récemment été identifié par des chercheurs : l’addiction au travail ou « workaholism ». Un nouveau fléau qui commence à prendre de l’ampleur et qui a fait ses premières victimes parmi les travailleurs.

De la consommation d’alcool aux autres drogues

“Au début du siècle dernier, on travaillait 10 à 12 heures par jour, pour des salaires de misère, dans des conditions inimaginables aujourd’hui”, temporise Astrid Fontaine, ethnologue française qui souligne que « la consommation d’alcool à outrance sur le lieu de travail, très présente il y a une trentaine d’années encore, a quasiment disparu. L’alcool était alors utilisé comme vecteur de convivialité et d’intégration ».

Quel que soit le produit dopant, plus une personne se dope pour améliorer ses capacités au travail, plus il aura besoin de sa « dose » lors de ses jours de congé ou le soir après avoir quitté le bureau. Le risque d’un tel comportement est de renforcer encore son addiction.

« Sniffer un rail de cocaïne » sur son lieu de travail est devenu une habitude et un comportement banal pour de nombreux travailleurs. L’usage fréquent d’autres drogues est également courant parmi les utilisateurs. De nombreux produits sont régulièrement cités comme la DHEA communément appelé « hormone de jouvence », un androgène réputé pour ses effets anti-veillissement ; la créatine, dérivé acide-aminé présent naturellement dans notre corps qui permet d’améliorer les performances et qui aide à produire de l’énergie ou encore la méthamphétamine, une drogue de synthèse psycho-stimulante très addictive qui provoque une euphorie et une stimulation mentale.

Mais aussi des produits licites comme le Guronsan, utilisé dans le traitement d’appoint de la fatigue ou la caféine, tout deux responsables de bien des ravages. Enfin, il existe une autre accoutumance tout aussi néfaste : la consommation de médicaments pour augmenter le bien-être psychique. La ritaline, un stimulant proche des amphétamines indiqué pour un trouble du déficit de l’attention ; le temesta, le stilnox ou le xanax, anxiolytiques (tranquillisants) utilisés pour le traitement de l’anxiété et ses dérivés.

Il n’est pas rare de rencontrer des cadres qui boivent avant une réunion par peur de s’exprimer ou des salariés qui fument du cannabis pour oublier la peur. Pour Michel Hautefeuille, psychiatre et addictologue à Paris, les causes de cette consommation sont d’abord managériales : « La pression gigantesque sur les salariés, l’anonymat de plus en plus important et la tension rajoutée par l’open space qui est redoutable et qui fait que tout le monde est épié en permanence ».

L’étude de l’Université de Zürich a également démontré que des produits dopants dits « soft », tels que la caféine (37.3%), le tabac (24.5%) les boissons énergétiques (19.6%) et les préparations vitaminées et tonifiantes (19.2%) étaient fréquemment utilisés par les consommateurs. 63.6% des sondés ont reconnu avoir pris au moins une fois de tels produits pour accroître leurs performances intellectuelles, pour réduire leur nervosité, pour améliorer leur moral au travail ou pour simplement pour décompresser.2

Faut-il s’inquiéter de telles dérives ?

Pour le Dr Hautefeuille, addictologue à Paris, « le problème n’est pas nouveau, car nous rencontrons des cas depuis dix à quinze ans. Par contre, il prend de l’ampleur ».

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L’un des effets constaté est que le dopage s’est généralisé à tous les niveaux de l’entreprise et semble toucher tous les métiers. Consommer régulièrement des drogues n’est donc plus seulement l’apanage des cadres supérieurs ou des métiers du tertiaire. Du gérant de fortune à l’enseignant, du patron à l’ouvrier, de l’universitaire à l’apprenti, tous les niveaux sociaux sont concernés et leur consommation de produits stupéfiants est devenue quotidienne.

Cependant, ce qui semble le plus inquiéter les professionnels de la santé est l’augmentation de la proportion du nombre de jeunes qui se dopent. L’étude commanditée par la Suva laisse apparaître une prévalence du phénomène chez les adolescents ou les jeunes adultes en formation. Celle-ci révèle ainsi une consommation accrue de produits dopants chez cette tranche de la population, qui se dope deux fois plus souvent que ceux qui exercent une activité lucrative.2

Pour les spécialistes, ces chiffres ne semblent pas inquiétants, mais les résultats obtenus constituent une base importante de données sur laquelle s’appuyer dans l’éventualité où le phénomène tendrait à s’accentuer.

Michel Schaub, directeur de l’Institut suisse de Recherche pour la Santé Publique, expliquait en 2013 : « D’après ce que nous savons aujourd’hui, je suis d’avis que le doping dans le monde professionnel et de la formation n’est pas un problème grave nécessitant des mesures urgentes en Suisse. Il s’agit toutefois d’un phénomène que nous devrons réexaminer régulièrement afin d’identifier une éventuelle progression ». 

Des effets secondaires

La consommation de tels produits a des effets secondaires très importants, pouvant même présenter un risque mortel pour les individus qui les consomment. Et que dire du couplage de produits stimulants avec des médicaments, tels que les anxiolytiques ou les hypnotiques, pratique courante chez les accros du dopage au quotidien. Il représente un réel danger pour la santé, trop souvent ignoré, mais a des conséquences indéniables à moyen terme sur la productivité au travail de ses consommateurs assidus.

Les effets d’un telle addiction dépassent souvent le cadre du travail et engendrent des comportements anormaux à l’égard d’autrui. Ces personnes deviennent vite irritables et adoptent des attitudes socialement incompatibles avec une vie d’entreprise.

Et lorsqu’enfin, le travailleur prend conscience de son état et qu’il décide d’arrêter de se doper, tout devient alors difficile pour lui au niveau professionnel, personnel et familial. En effet, dans la plupart des cas, son entourage et ses collègues sont eux aussi dans le déni.

Il faut tout de même relativiser : Si la dégradation des conditions de travail dans certains secteurs favorise la consommation de drogue, « une activité professionnelle reste globalement un facteur de protection des conduites addictives », insiste l’étude française menée par l’INPES. En effet, les personnes sans activité professionnelle consomment davantage de drogues que les actifs.

Comment agir ?

Maigre consolation pour la personne qui se dope au travail, elle n’est sans doute pas la seule à le faire. Mais les risques encourus sont graves. De simples variations de comportement aux troubles cardio-vasculaires, le panel est large et doit être pris au sérieux tant par les consommateurs que par les personnes témoins de telles dérives.

Il n’est jamais trop tard pour une prise en charge, car, comme le dit l’addictologue Michel Hautefeuille, « avec les dopés, arrêter n’est jamais un problème. Contrairement aux toxicomanes, le produit n’est pas une fin en soi, mais un moyen ».

Combattre le déni de l’entourage et le refus de voir le danger pour le consommateur, tels sont les défis que doivent relever chaque jour les spécialistes de la santé. Oser en parler en tant que collègue ou ami est primordial. Une parole qui devrait aider « le dopé » à se prendre en charge et à aller consulter, afin que les médecins puissent poser le premier diagnostic et mettre en place des mesures adéquates dans l’optique de sa guérison.

Du point de vue juridique

Nous ne pouvons pas traiter de la question du dopage sans aborder même succinctement un aspect plus juridique et tenter de répondre à la question suivante : certaines substances utilisées pour le dopage au quotidien sont-elles ou devraient-elles être classées parmi les denrées alimentaires ou les médicaments ?

Selon Addiction Suisse qui s’est penché sur cette problématique, aucun cadre légal clair n’existe, ce d’autant plus que nombre d’interrogations, soulevées par le dopage au quotidien, touchent à des domaines juridiques différents. Pour compliquer les choses, la question du dopage au quotidien tarde à se régler tant au niveau de l’Union européenne qu’à celui des pays adhérents.

Les dispositions légales ne sont pas les mêmes concernant les aliments ou les médicaments. Pour qu’un médicament soit autorisé, il faut apporter la preuve de son efficacité et de sa sécurité. En revanche, pour un aliment, les exigences sont moins élevées. Pour que son autorisation soit délivrée, il suffit de prouver que la santé des consommateurs n’est pas mise en danger.

Dans un jugement datant de 2000, le Tribunal Fédéral a défini des critères très précis pour différencier les denrées alimentaires des médicaments. En résumé, plus un produit vise à nourrir, à fortifier ou à entretenir l’organisme, plus il est assujetti à la loi sur les denrées alimentaires et donc à l’Office fédéral de la santé publique. En revanche, lorsqu’un composé végétal a des vertus curatives ou s’il est vanté surtout pour son effet thérapeutique, il tombe dans le domaine de la loi sur les médicaments et relève des compétences de Swissmedic.3

Bref, la frontière entre « aliment » et « médicament » est ténue et ne brille pas par sa clarté. Si l’usage de certaines drogues est pénalement répréhensible, la consommation de médicaments ou de susbstances alimentaires pour améliorer ses performances au quotidien n’est pas encore illégale et encore moins punie par une quelconque législation tant suisse qu’européenne.

En guise de conclusion

Pour l’heure, il est difficile d’apporter la preuve d’un effet positif à long terme sur notre organisme, lorsque nous consommons des substances dopantes. En revanche, il existe des indices permettant d’affirmer que des substances améliorent sensiblement certaines de nos facultés cognitives (comme le pouvoir de concentration), tout en diminuant fréquemment certaines autres (comme la pensée créative).

Même si l’usage de substances dopantes au quotidien n’est pas encore très répandu, il est fort probable que le marché de l’offre et de la demande en matière de produits dopants connaîtra une forte croissance dans un avenir proche. A moyen terme, d’énormes intérêts économiques sont en jeu pour l’industrie pharmaceutique suisse. En effet, si en plus des malades, les gens en bonne santé se mettent à consommer eux aussi des substances médicamenteuses à forte dose, vous pouvez imaginer les profits qu’engendrerait un tel marché.

Pour Addiction Suisse, il semble important de ne pas considérer le dopage au quotidien comme un épiphénomène, car le questionnement ne porte pas uniquement sur les substances dopantes, mais aussi sur la tendance générale à une médicalisation à outrance dans nos sociétés. Une pratique courante, qui a certes un coût sociétal et financier, mais qui contribue grandement aux bénéfices colossaux de l’industrie chimique mondiale.

Enfin, il n’est nullement question ici de porter un quelconque jugement de valeur sur la pratique du dopage dans le monde du travail et sur ses consommateurs, mais plutôt de susciter en chacun de nous une réflexion sur un plan éthique et moral à propos d’un sujet de société qui nous concerne tous de loin ou de près.

Sources :

Magazine Coopération (enquête : Ariane Pellaton) – mai 2014

1 http://www.suva.ch/fr/startseite-suva/die-suva-suva/medien-suva/medienmitteilungen-suva/2013/junge-dopen-am-haeufigsten/medienmitteilung-detail-suva.htm?WT.mc_id=sm_pro_allg_gplus_f_doping_131128

2 http://www.suva.ch/fr/doping-am-arbeitsplatz-und-in-der-ausbildung.pdf

3 http://www.addictionsuisse.ch/fileadmin/user_upload/DocUpload/Dopage_quotidien.pdf

photo credit: Stefan Klimmer via photopin cc ; Pills via photopin (license)

Comments

  1. Nicole

    Merci pour cet article très intéressant. A mon avis, le besoin d’être toujours performant est un problème dans notre société qui concerne même les plus petits: dès qu’ils ne fonctionnent pas comme il faut à l’école, il y a une forte tendance à leur ordonner des médicaments pour leur aider de fonctionner “correctement”.

  2. Juan-Carlos Wendt

    Merci Remy Thomazic pour ce nouvel article très complet, intéressant et informatif. Effectivement, la pression journalière du marché et la compétition externe et interne mènent la vie dure à tout un chacun… Mais que faire? C’est le système!!! Maintenant, je suis persuadé qu’une entreprise aux abois ne perdra pas de temps en fioritures pour savoir si ses employés se dopent ou pas, tant qu’elle a une chance de s’en sortir. C’est la loi de la jungle. Que le meilleur gagne! C’est triste, mais comme cela…

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