“Rue Centrale” : comment une journaliste scientifique britannique a écrit un livre sur Lausanne

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Laura SpinneyLaura Spinney est journaliste et écrivain, d’origine britannique. Elle collabore à des nombreuses revues (National Geographic, The Economist, Nature, New Scientist et The Guardian, parmi d’autres) et est établie à Lausanne depuis 2009. Elle est l’auteur de deux romans en anglais: The Doctor et The Quick, respectivement publiés par Methuen (2001) et Fourth Estate (2007). Son troisième livre, Rue Centrale, qui est factuel et en français, vient d’être publié par les Editions L’Age d’Homme.

Comment de journaliste devient-on écrivain ?

J’ai fait une formation de journaliste à Londres, mais étant contrainte de respecter la vérité en tant que journaliste, j’avais envie d’en être libérée de temps en temps, d’où le désir d’écrire de la fiction. J’ai toujours été intéressée par la science, c’est pourquoi je suis devenue journaliste scientifique, mais je voulais aussi explorer d’autres sujets dans mes romans. Le premier roman, The Doctor, est historique, basé sur une histoire vraie d’une erreur judiciaire. Avec le deuxième roman, The Quick, j’ai cassé ma propre règle en écrivant un thriller scientifique. J’ai besoin d’avoir un équilibre entre le journalisme et l’écriture de romans. Je pense que le journalisme alimente l’envie d’écrire de la fiction et vice-versa. Ecrire que des romans me couperait trop du monde.

Parlez-nous en quelques mots de votre dernier livre.

C’est un portrait d’une ville européenne, Lausanne. J’y habite depuis 2009 et de part sa taille et sa diversité culturelle, cette ville est bien représentative de la plupart des citadins de l’Europe d’aujourd’hui, d’après l’ONU. En venant m’installer avec mon mari à Lausanne, je ne parlais pas très bien la langue et j’ai eu quelques difficultés à m’intégrer, je cherchais une façon de mieux connaitre mes nouveaux voisins. J’ai été inspirée par un journaliste américain Studs Terkel, qui venait de Chicago. Il a observé que sa ville était en train de changer et il a voulu la décrire comme elle était à cet instant, dans les années 60. Il est sorti dans la rue et a interviewé des personnes de toutes les couches sociales, afin d’avoir un portrait de Chicago. J’ai adoré son livre, car il m’a présenté une image limpide et cohérente de Chicago, ville que je ne connaissais pas à l’époque. J’ai donc fait comme Studs, je suis allée à la rencontre des lausannois avec mon magnétophone. Ce n’était pas facile, surtout au début, mais j’ai fini par interviewer environ 120 personnes, dont j’ai gardé 70 portraits.

Quelles sont les personnes interviewées qui vous ont le plus marqué ?

Tous d’une manière ou d’une autre m’ont marqué, mais je citerais quelques uns. Il y a l’histoire de Florence Lepori, une femme qui après avoir fait un burn-out s’est tournée vers le tango qui est devenu sa passion. J’ai interviewé aussi Khaled, un immigrant tunisien qui parlait de son désir de rentrer dans son pays pour participer à la révolution qui se passait là-bas à l’époque. Ensuite il y a Madalena, une prostituée brésilienne qui aimait bien son travail et  Alain Coppey, qui est devenu champion mondial de kick boxing après avoir voulu protéger son frère handicapé.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Les gens que je rencontre, le quotidien, l’actualité, les thèmes universels m’inspirent, comme pour tous les écrivains. En termes de style, j’ai été influencé par des écrivains que je considère « minimalistes », tels qu’Albert Camus, Milan Kundera, Philip Roth, ainsi que par des poètes comme F. Scott Fitzgerald, Vladimir Nabokov et plus récemment, Javier Marias.

Lorsqu’on écrit on a toujours tendance à vouloir améliorer son travail, comment savoir quand le texte est vraiment terminé ?

Ce n’est jamais vraiment terminé, surtout lorsqu’on est perfectionniste. On peut continuer indéfiniment de polir la musique du texte, c’est-à-dire vouloir l’améliorer sans cesse. Ceci dit, pour un article comme pour un roman, on dépend généralement d’un délai. Pour Rue Centrale, j’aurais pu continuer à interviewer des lausannois encore longtemps, car tout le monde a une histoire à raconter. Je me suis arrêtée de façon un peu arbitraire quand j’ai estimé avoir un échantillon plus ou moins représentatif de la ville.

Faut-il écouter tous les commentaires et critiques pour améliorer son écriture ou n’écouter que soi ?

Il faut avoir confiance en soi, car du moment où l’on montre son manuscrit à quelqu’un, il va être jugé. Parfois, les commentaires sont utiles, d’autres fois pas, c’est pourquoi il est important de les prendre en considération sans toutefois les prendre trop au sérieux. J’ai eu de très bonnes critiques pour mon premier livre, The Doctor, des critiques moins bonnes pour le suivant, The Quick et des excellentes pour Rue Centrale. Pour ma part, j’aime tous mes livres, je n’ai pas de préféré.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui veut devenir journaliste ? Et écrivain ?

Pour devenir écrivain, il faut avoir une idée concrète sur quoi l’on veut écrire. Ensuite, avoir l’autodiscipline est essentiel afin de se mettre au bureau chaque jour, car personne ne va le faire à notre place. Pour devenir journaliste, le chemin est plus structuré. Il y a diverses formations qui existent. Le journalisme est en pleine révolution à cause de la technologie, de la crise mondiale, du rôle changeant que jouent les médias dans la société. On ne sait pas comment tout cela va évoluer, mais la responsabilité du journalisme restera toujours importante.

Comment vivre de sa plume ?

Soit on écrit un livre qui a du succès dès le début, soit on a une autre activité à côté, car il est difficile de gagner sa vie seulement par l’écriture. Il est rare que l’on réussisse tout de suite, cela prend en général du temps. Même pour les meilleurs c’est difficile.

Si vous deviez choisir, vous seriez plutôt écrivain ou journaliste ?

C’est difficile de répondre à cette question. Je pense avoir besoin de ces deux métiers, car les deux se nourrissent l’un de l’autre. Etre seulement écrivain, c’est être solitaire, je ne pourrais pas être seule tout le temps. Etre journaliste, c’est être en contact permanent avec la réalité, avec ce qui se passe autour de nous. Ecrire des romans, c’est s’inspirer de la vie. Je pense que les deux activités se complètent bien.

Avez-vous une technique pour bien écrire ?

Je suis très disciplinée, je n’ai pas de problèmes à m’asseoir au bureau pour écrire. C’est important de savoir commencer à écrire mais aussi savoir quand s’arrêter, afin de garder l’inspiration pour le lendemain. Je n’ai pas de technique particulière en ce qui concerne le nombre de pages ou de mots que j’écris chaque jour. Je pense qu’avoir des règles rigides peut amener à se démotiver et devenir esclave de ses propres règles. Ecrire doit rester avant tout une passion et un plaisir.

Source : entretien avec Laura Spinney ; www.lauraspinney.com

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