
Les évolutions juridiques et institutionnelles présentées dans la première partie de mon article, ont contribué à structurer des cadres d’égalité formelle dans les deux contextes étudiés, en l’occurrence, la Tunisie et la Suisse.
Toutefois, elles ne permettent pas, à elles seules, de rendre pleinement compte des dynamiques sociales à l’œuvre dans la mise en pratique de ces droits.
L’analyse des conditions effectives de leur application invite à considérer d’autres dimensions, notamment celles liées à la participation des femmes aux espaces de décision ainsi qu’aux indicateurs socio-économiques du quotidien.
Cette seconde partie s’attache ainsi à examiner plus précisément ces éléments, afin d’éclairer les écarts persistants entre les dispositifs normatifs et les réalités observables.
En suisse
L’accès des femmes aux droits politiques en Suisse s’est construit tardivement et de manière inégale. Après plusieurs tentatives infructueuses, les femmes obtiennent le droit de vote au niveau fédéral en 1971, à la suite d’une votation populaire.
Toutefois, cette avancée ne s’est pas immédiatement étendue à l’ensemble des cantons. Il faudra attendre 1990 pour que le dernier canton réticent, Appenzell Rhodes-Intérieures, accorde ce droit, à la suite d’une décision du Tribunal fédéral, illustrant ainsi la persistance de résistances locales.
Sur le plan juridique, l’égalité entre les femmes et les hommes s’est également inscrite dans un processus progressif.
Bien que la Constitution fédérale affirme que « tous les Suisses sont égaux devant la loi », ce principe n’a été complété par une reconnaissance explicite de l’égalité entre les sexes qu’en 1981.
Cette avancée constitutionnelle a été renforcée par l’adoption de la Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes (LEg), entrée en vigueur en 1996, qui vise à promouvoir l’égalité dans tous les domaines de la vie, en particulier dans le monde du travail, notamment en matière de non-discrimination et d’égalité salariale.
Par ailleurs, les réformes du droit de la famille ont également contribué à redéfinir les rapports entre les sexes. La réforme matrimoniale de 1988 marque un tournant important en consacrant le principe de partenariat égalitaire entre les époux.
Elle introduit la responsabilité commune dans l’entretien du foyer, l’éducation des enfants et la gestion du ménage. Dans ce cadre, les sphères privée et professionnelle sont reconnues comme ayant une valeur équivalente, laissant aux couples la liberté d’organiser la répartition des rôles selon leur propre équilibre.
En Tunisie
Les femmes tunisiennes ont obtenu le droit de vote en 1957 et ont participé pour la première fois aux élections municipales et législatives en 1959.
A partir de l’indépendance en Tunisie et de l’instauration du Code du statut personnel (CSP) en 1956, qui a posé les bases d’un rapport « citoyen et égalitaire » entre les hommes et les femmes, plusieurs lois en faveur de l’émancipation des femmes ont vu le jour.
On peut citer à titre d’exemples : l’interdiction de la polygamie, la judiciarisation du divorce, le consentement au mariage et l’âge minimum, l’égalité des droits dans le couple, le droit à la garde et à la tutelle, la capacité juridique et patrimoniale, puis, en 1973 la loi qui accorde aux femmes — qu’elles soient mariées, célibataires ou mineures avec l’accord de leur tuteur légal — la possibilité d’interrompre volontairement leur grossesse dans les trois premiers mois, gratuitement, dans les établissements publics de santé.
Durant les années 90 et 2000, plusieurs autres lois et mesures ont contribué à l’amélioration de la condition des femmes en Tunisie.
À titre d’exemples, la révision du Code du Statut Personnel en 1993 a supprimé l’obligation d’obéissance de la femme envers son mari. Elle a également ouvert la possibilité pour la mère de détenir l’autorité parentale sur les enfants mineurs en cas de décès du père, tout en renforçant le droit de propriété des femmes sur leurs biens propres ainsi que leur participation à la gestion du patrimoine familial.
À la suite de la « révolution » de 2011, la Constitution tunisienne de 2014 a consacré le principe d’égalité dans son article n° 21 : « Les citoyens et les citoyennes sont égaux en droits et en devoirs. Ils sont égaux devant la loi sans discrimination ». Ce principe a également été réaffirmé dans la Constitution de 2022 (art. 51).
D’autres avancées ont suivi, notamment la loi de 2015 autorisant les femmes à voyager avec leurs enfants mineurs sans l’autorisation préalable du père, l’abrogation en 2017 de la circulaire de 1973 interdisant le mariage des femmes avec des non-musulmans, ainsi que la loi organique n° 2017-58 du 11 août 2017 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
En dépit de ces réformes, ces lois et ces politiques, la réalité et les défis du vécu féminin en Tunisie comme en Suisse restent toujours un problème d’actualité.
Si l’on examine les indicateurs de l’enseignement supérieur, on constate que dans les deux pays, la proportion de femmes étudiantes est élevée : en Suisse, elle atteint 53 % en 2024 (contre 47 % pour les hommes) selon swissuniversities, et en Tunisie, 68,08% (contre 32,02 % pour les hommes) selon les sources officielles pour la même année.
Malgré une forte présence féminine dans l’enseignement supérieur, la Tunisie peine à traduire ce capital éducatif en participation économique. En 2025, seulement 29 % des femmes sont actives sur le marché du travail (contre 71 % des hommes), avec des taux de chômage élevés, particulièrement chez les cadres : 30,5 % contre 11,7 % pour les hommes (INS).
Ce paradoxe s’explique par une combinaison de normes sociales conservatrices, contraintes familiales, manque de débouchés adaptés et discrimination persistante.
En Suisse, la proportion de femmes actives est plus élevée et proche de la parité (46,7 % contre 53,3 % pour les hommes en 2023), mais des inégalités subsistent.
Près de 39 % des actifs occupés travaillent à temps partiel, un choix largement contraint pour les femmes : 58,4 % contre 21,1 % chez les hommes (OFS 2025).
Les responsabilités familiales, assumées majoritairement par les femmes, limitent leur accès aux promotions et freinent l’égalité réelle sur le marché du travail.
Si la Tunisie affiche un fort potentiel éducatif féminin, son marché du travail reste peu inclusif, tandis que la Suisse, malgré un meilleur taux de participation, conserve des inégalités structurelles liées au genre.
Lorsqu’on étend cette comparaison au domaine politique — qu’il s’agisse de la participation au vote, des élections, des hautes instances, des partis politiques, des associations, des postes dans l’administration ou des représentations diplomatiques — le constat reste le même : les indicateurs montrent que l’égalité entre les femmes et les hommes est encore largement incomplète, tant en Tunisie qu’en Suisse.
Malgré des avancées législatives et institutionnelles, la représentation réelle des femmes dans la sphère politique reste limitée, tournant autour de 30 % dans la plupart des domaines.
Dans les deux pays, la société reste marquée par des structures patriarcales et des forces conservatrices qui freinent, parfois, l’émancipation des femmes.
En Tunisie, malgré les acquis du Code du statut personnel et la forte présence des femmes dans l’éducation et la société civile, les pressions sociales et culturelles continuent de limiter leur accès à l’emploi et à la vie publique.
En Suisse, même avec un cadre légal avancé et un accès large à l’éducation et à la politique, les attentes traditionnelles et la répartition inégale des responsabilités familiales pèsent encore sur les femmes, freinant leur progression vers les postes de décision.
Ces réalités montrent que les droits des femmes restent fragiles et jamais définitivement acquis, et que l’égalité n’est pas un état, mais un combat quotidien.
Comparer Genève et Tunis ne revient pas à opposer deux modèles, mais à constater des trajectoires différentes vers un objectif commun.
Dans les deux cas, les lois ont ouvert la voie, mais les transformations sociales restent incomplètes. L’égalité réelle dépend encore largement des pratiques sociales, des représentations et des conditions concrètes d’accès au pouvoir.
Au fond, cette comparaison rappelle une réalité simple : l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas un acquis, mais un processus continu.
Articles du même auteur :
Du métier aux compétences : comment la data et l’IA transforment le recrutement Et si l’IA ne remplaçait que ceux qui lui cèdent tout ? À l’Université de Genève, 150 ans de présence féminine célébrés Intelligence artificielle et gestion de projet : Vers la fin du chef.fe de projet ou une transformation du métier ?
Crédit photo : Khakimullin via depositphotos.com
Titulaire d’un doctorat en sociologie culturelle, je suis chercheuse spécialisée dans les questions de genre, de diversité culturelle et de droits humains, et gestionnaire de projet certifiée PMP, avec plus de vingt ans d’expérience dans la conception et la coordination de projets sociaux et internationaux. J’ai collaboré avec des organisations internationales, des institutions académiques et des associations pour promouvoir l’égalité de genre, le développement et les droits des femmes. Mon engagement : bâtir des sociétés plus justes et inclusives, où les populations vulnérables – en particulier les femmes – ne subissent plus de discrimination, et partager des analyses accessibles pour valoriser les initiatives porteuses de changement.