
Comment les trajectoires et les défis des femmes diffèrent-ils ou se ressemblent-ils entre Tunis et Genève ? Quelles avancées restent fragiles malgré les lois et les mobilisations ? Et surtout, comment continuer à défendre et à faire évoluer les droits des femmes dans des contextes aussi divers ?
Autant de questions essentielles qui invitent à la réflexion sur la nature du progrès féministe et la nécessité d’un engagement constant.
En tant que sociologue œuvrant pour les droits des femmes, je souhaite mettre à profit mon expertise pour contribuer concrètement à ces combats, en apportant mon expérience, ma sensibilité et mon engagement à un projet collectif.
Depuis mon arrivée à Genève il y a déjà quelques années, je ne me suis jamais sentie comme une femme « immigrée » ou « expatriée ». Je ne me suis pas sentie étrangère, ni dans mon quotidien, ni dans mon vécu, ni dans ma manière d’être en tant que femme.
Une question s’est toutefois imposée avec le temps : Genève est-elle réellement différente de Tunis dans le vécu quotidien des femmes ?
Je suis une femme tunisienne, marquée très tôt par une sensibilité critique face aux inégalités de genre. J’ai grandi dans la Tunisie des années 1990, dans un environnement où les avancées juridiques coexistaient avec des normes sociales encore fortement traditionnelles.
Par la suite, j'ai travaillé dans plusieurs pays de la région arabe sur les droits des femmes, dans des contextes où les inégalités de genre restent structurelles.
Ces expériences m’ont appris une chose essentielle : les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis, c’est un processus continuel.
Bien que mon pays fût pionnier en matière de droits des femmes dans le monde arabo-musulman dès son indépendance en 1956, avec la promulgation du Code du statut personnel consacrant une forme de féminisme d’État, les prémices d’un mouvement féministe émancipateur remontent à une période antérieure.
Dès 1936, Bchira Ben Mrad initie un mouvement structuré visant à promouvoir la participation des femmes à la vie publique. Cette dynamique suit des idées avant-gardistes du théologien tunisien Tahar Haddad, dont l’ouvrage « Notre femme : la législation islamique et la société » (1930) propose une lecture réformiste de l’islam, en faveur de l’égalité des sexes et de la modernisation de la condition féminine.
Grandir dans ce contexte paradoxal signifiait évoluer dans un pays marqué par des avancées juridiques et intellectuelles significatives en matière de droits des femmes, tout en restant, sur le plan social, traversé par des représentations traditionnelles fortes des rôles de genre.
Dans le même temps, mon éducation s’est déroulée dans un milieu conservateur, où les normes sociales et culturelles restaient fortement ancrées dans des conceptions traditionnelles des rôles féminins, rendant ce décalage particulièrement visible au quotidien.
Sur le plan académique et professionnel, ma formation en sociologie m’a donné très tôt des outils de lecture critique et comparative du réel.
Depuis les années 2000, j’ai travaillé au sein de plusieurs institutions et ONG féministes en Tunisie pour défendre les droits des femmes, et j’ai eu la chance de collaborer avec des femmes remarquables, engagées et courageuses dans plusieurs pays arabes.
Ceci m’a très tôt ouvert les yeux sur des réalités diverses, sensibles et complexes, ainsi que sur des parcours de femmes confrontées à des discriminations, à des inégalités et à des formes de non-respect dans différents milieux et domaines.
Avec ce background, je me suis installée à Genève. Une ville que je trouve moderne, modeste, accueillante, internationale et cosmopolite, mais aussi quelque peu « conventionnelle », conservatrice et, encore aujourd’hui, marquée par des structures patriarcales.
Je me suis alors posé la question : une comparaison entre ces deux lieux, ou plutôt ces deux milieux — en l’occurrence Tunis et Genève — en matière de droits des femmes est-elle possible et sociologiquement pertinente ?
Pour y répondre, un retour à l’histoire me paraît nécessaire.
Si l’on adopte un point de vue historique, le mouvement des femmes, en Suisse comme en Tunisie, a débuté par des revendications individuelles ou portées par de petits groupes de femmes, notamment autour de l’accès à l’éducation à la fin du XIXe siècle.
Dans ce contexte, des figures comme Émilie Gourd (1879–1946), Antoinette Quinche (1896–1979) et Emma Pieczynska-Reichenbach (1854–1927) ont progressivement émergé en Suisse.
Par leurs engagements respectifs, elles ont contribué à structurer les premières mobilisations féminines, en portant des revendications concrètes liées à l’éducation, aux droits civiques et à la participation des femmes à la vie publique.
Leurs actions, qu’elles soient militantes, juridiques ou intellectuelles, ont permis de faire évoluer les mentalités dans une société encore largement marquée par des normes conservatrices.
Elles ont ainsi posé les bases d’un mouvement féministe suisse qui, bien que lent dans ses avancées, s’est inscrit dans la durée et a ouvert la voie aux conquêtes ultérieures, notamment le droit de vote des femmes.
En Tunisie, plusieurs femmes se sont illustrées très tôt dans la lutte pour l’émancipation et la visibilité des femmes dans la société. Dès 1924, Manoubia Ouertani critique publiquement le port du voile, posant les premières pierres d’un féminisme tunisien engagé.
Cette même démarche est reprise en 1929 par Najet Ben Othman et Habiba Menchari, qui prennent la parole à la tribune d’une réunion du Parti Destour sans porter le voile, affirmant ainsi leur droit à la liberté et à l’expression.
Wassila Ben Ammar et Néjiba Ben Mrad lancent en 1932, l’idée de créer la Société des dames musulmanes, structure qui servira de tremplin à la mobilisation féminine organisée.
En 1936, Bchira Ben Mrad fonde l’Union Musulmane des Femmes de Tunisie (UMFT) et en devient la première présidente, donnant corps à un mouvement féministe structuré et durable.
La même année, Tawhida Ben Cheikh devient la première femme médecin du pays, symbolisant l’ouverture des femmes à des professions jusqu’alors réservées aux hommes. Ces figures pionnières ont marqué durablement l’histoire de l’émancipation féminine en Tunisie et ont inspiré les générations suivantes.
À ce stade, ce regard croisé entre Tunis et Genève met déjà en lumière une réalité fondamentale: les trajectoires des droits des femmes ne suivent ni une ligne droite, ni un modèle universel.
Elles s’inscrivent dans des contextes historiques, politiques et culturels spécifiques, produisant des formes d’avancées à la fois réelles, fragmentées et parfois contradictoires.
Si les figures pionnières et les premières mobilisations ont permis d’ouvrir des brèches décisives dans les deux sociétés, elles n’ont pas pour autant suffi à transformer en profondeur l’ensemble des rapports de genre.
Derrière les récits d’émancipation et les acquis souvent mis en avant, persistent des luttes, des résistances et des inégalités qui invitent à nuancer toute lecture linéaire du progrès. Autrement dit, les droits formels ne garantissent pas nécessairement une égalité réelle dans les pratiques et les vécus.
C’est précisément cette complexité qu’il convient d’explorer plus en profondeur.
Dans une seconde partie, l’analyse se déplacera vers les droits politiques et juridiques, mais aussi vers leur traduction concrète dans la vie quotidienne, à travers les niveaux de participation politique et les indicateurs socio-économiques. Car c’est souvent dans ces espaces — entre textes de loi et réalités vécues — que se révèlent le mieux les limites persistantes de l’égalité.
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Crédit photo : ryanking999 viadepositphotos.com
Titulaire d’un doctorat en sociologie culturelle, je suis chercheuse spécialisée dans les questions de genre, de diversité culturelle et de droits humains, et gestionnaire de projet certifiée PMP, avec plus de vingt ans d’expérience dans la conception et la coordination de projets sociaux et internationaux. J’ai collaboré avec des organisations internationales, des institutions académiques et des associations pour promouvoir l’égalité de genre, le développement et les droits des femmes. Mon engagement : bâtir des sociétés plus justes et inclusives, où les populations vulnérables – en particulier les femmes – ne subissent plus de discrimination, et partager des analyses accessibles pour valoriser les initiatives porteuses de changement.