Celui que nous n’avons pas voulu voir

Print Friendly, PDF & Email

drapeau-americainLe jour d’après. Le choc et la consternation suscités par l’élection d’un inénarrable démagogue populiste, sans la moindre expérience des responsabilités publiques, à la tête de la première puissance du monde. Des deux côtés de l’Atlantique, ce 8 novembre 2016 est un coup de semonce pour une grande majorité des journalistes et des analystes de la vie publique. Nous n’avons pas voulu l’envisager, nous avons nié une réalité qui nous déplaisait profondément. Celle-ci nous a explosé en pleine figure. Nous avions tout faux pratiquement depuis le début.

Pour les grands quotidiens américains, l’heure est au mea culpa et à l’analyse de ce qui s’est produit. Comment les médias et les instituts de sondages ont-ils pu se tromper à ce point sur le phénomène Trump ? Petite parenthèse ici : je n’écrirai jamais assez à quel point les journalistes Américains sont des modèles. Si Raymond Aron, Camus et d’autres ont marqué de leur plume la grande histoire du journalisme, pour moi c’est aux Etats-Unis que se sont écrites les plus belles pages de cette profession. La rigueur intellectuelle, le professionnalisme et surtout l’éthique du journalisme américain sont exemplaires (c’est là que le bât blesse pour une partie de mes chers confrères Français, souvent bien plus  intéressés par la connivence narcissique avec les politiques et les coteries en ville que par les faits).

Et c’est à l’heure de ce bilan justement que les éditorialistes Américains résument le mieux la situation. Dans son éditorial pour le Washington Post, Margaret Sullivan met en exergue l’aveuglement volontaire des journalistes qui ont choisi de mettre de côté et de minimiser le potentiel du candidat Trump auprès de l’électorat. Elle souligne à quel point les sondeurs sont déconnectés de la réalité. Tous les instruments de mesure mathématique, aussi précis soient-ils, ne peuvent pas prédire ce type de vote de contestation anti-système. C’est un fait désormais aquis après le Brexit et cette élection aux Etats-Unis. Marine Le Pen jubile en ce moment, se sachant probablement la prochaine sur la liste.

Ces mouvements séduits par le populisme et le rejet des “élites”, qu’elles soient politiques, financières ou journalistiques ont un poids bien plus conséquent que ce que nous observateurs pouvions penser. En nous basant principalement sur des sondages, nous n’avons pas mesuré la frustration, le ressenti et la colère née de ce déclassement social des classes moyennes et surtout sa concrétisation dans les urnes. Cette Amérique du Centre et du Sud, qui se sent abandonnée et laissée à son compte par le “système”, elle existe aussi. Et c’est elle qui s’est rappelée à notre souvenir en élisant le démagogue qui a su lui parler. Racisme ? Sexisme ? Homophobie ? Ignorance crasse et assumée ? Les inqualifiables outrances dont a été capable le candidat républicain tout au long de la campagne nous semblaient bien trop énormes et délirantes pour passer. Cet éléctorat-là nous a donné tort.

Avons-nous créé Donald Trump ?

Jim Rutenberg dans le New York Times revient sur les mauvaises prédictions des instituts de sondage, rappelant la upshot projection de son journal qui mardi soir donnait encore une victoire à 84% pour la candidate démocrate. Le début d’une longue, très longue remise en question comme perspective pour ces institutions.

Il est manifeste que les journalistes ont complètement sous-estimé la mobilisation politique de l’électorat Trump. Aux Etats-Unis, les très grands news networks sont situés sur la côte Est et la côte Ouest. New York, Boston, Los Angeles, San Francisco… L’Amérique que l’on aime, l’Amérique des intellectuels. Cette Amérique-là a pensé que parce-que Donald Trump est un grotesque personnage sans aucune crédibilité, il n’avait aucune chance. C’était encore une fois sans compter sur l’autre Amérique, celle que l’on n’aime pas et que l’on souhaite ignorer. Nous sommes déconnectés de cette réalité-là, de ces préoccupations-là. Nous traversons le centre du pays en touristes, sans être à l’écoute de ce qui s’y passe et ce 8 novembre nous journalistes avons payé ceci.

Jack Shafer dans son excellent papier pour Politico se demandait en juin 2016 déjà si nous n’étions pas coupables de la montée de Trump. Le président Obama lui-même a critiqué les chaînes d’information et les talk-shows qui ont donné beaucoup trop d’exposition et surtout de crédit à ce personnage sans lui demander des comptes. Le président a vu juste en grande partie, même si il est excessif de penser que Trump n’a été créé que par les médias. C’est oublier que le Donald s’est créé finalement lui-même depuis 35 ans, prêt à se montrer partout et à répondre à toutes les demandes d’interviews et les apparitions à la télévision, donner son nom à des casinos et faire des pubs pour le MacDo. Tout pour qu’on le voie. Il faut souligner et reconnaître cette incroyable habileté à manipuler les médias à son avantage, l’incarnation finalement de la peopolisation de la politique prise d’assaut par la télé-réalité. Etre dans les headlines de façon permanente, même si c’est de la mauvaise publicité, c’est toujours ça de pris. C’est le message qui passe. La star de la télé-réalité, l’outsider milliardaire né dans le coton, au sommet de sa tour d’ivoire plaquée-or qui parle au petit peuple du Midwest il fallait le faire, quel exploit. Chapeau l’artiste.

L’Amérique a fait un choix souverain et démocratique. Nous devons le respecter, même si il nous déplaît. En toute subjectivité, je salue Hillary Clinton. Une femme brillante que j’ai toujours admirée pour sa ténacité, son intelligence et son courage. Elle avait des défauts, comme tous les candidats en ont finalement. Elle se sera battue jusqu’au bout et même si elle n’y est pas arrivé, elle aura ouvert cette porte pour les femmes. Hillary a perdu mais une grande partie des Etats-Unis a voulu la voir présidente, et ça ce n’est pas de la subjectivité.

 

Oscar Ferreira About Oscar Ferreira

Ma passion pour le journalisme découle de mon grand intérêt pour l'analyse, le commentaire et le partage des sujets et des événements qui ont de l'importance dans le monde. Lier tous ces éléments par l'écriture est l'exercice dans lequel je m'épanouis le plus. Mon esprit analytique et mon intérêt pour des sujets comme la géopolitique et les relations internationales m'amènent naturellement vers ce métier si enrichissant. Ma passion pour l'écriture et l'importance que je donne au rôle d'utilité publique du journaliste sont mes moteurs. En tant qu'éditorialiste de GBN, j'aime analyser et mettre en avant des sujets d'actualité tout en veillant à la cohérence et à l'efficacité de notre ligne éditoriale.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.