Écrire des e-mails au lieu d’écrire des partitions : choix ou fatalité ?

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Olivier Uldry dans son magasin de Lead Music

Lors du visionnement d’une vidéo du musicien professionnel et YouTubeur suédois Ola Englund (766’000 abonnés au 28/11/2022) interviewant Björn Gelotte (un autre musicien, guitariste d’In Flames), l’idée de cet article m’est apparue. En effet, lors de celle-ci, la récente (et encore présente) pandémie y est invoquée. La conséquence directe en fut l’arrêt forcé de la scène et des concerts pendant 1 an ½ à 2 ans. Ainsi que la disparition de certains acteurs du secteur, de même que de nombreuses complications, telles que la réservation et l’organisation logistiques des tours-bus. S’ils n’étaient pas présents et décidés à enregistrer en studio, des musiciens ont dès lors dû s’atteler à écrire un certain nombre d’e-mails, de rapports et faire de la paperasse, voire même un peu de calculs de factures, car il n’était pas toujours possible de rencontrer physiquement leurs labels et le staff leur étant lié, tels que les roadies et les sponsors, notamment. Et ça continue encore en partie maintenant. Rédiger un courrier électronique n’est pas vraiment le rêve, ni la vocation d’une rockstar me direz-vous… et pourtant…

Faisons alors une analogie. Que se passe-t-il si l’on transpose et extrapole cette situation à des magasins de musique, dont certains propriétaires, conseillers et vendeurs sont parfois également des musiciens professionnels ? S’agit-il d’une nécessité, d’une fatalité inévitable, d’une finalité ? Cela péjore-t-il le travail et le rend-il moins fascinant, alors même qu’il s’agit initialement d’un univers de dimension artistique, censé être clairement distinct d’un travail de bureau ? En effet, le personnel purement administratif dans un magasin de musique est plutôt rare, et dans l’imaginaire collectif, seul Boullard Musique peut se le permettre. Étant le plus grand de Suisse, et l’un des 20 plus grands de toute l’Europe, la situation n’est pas comparable. Cela permet à un spécialiste percussions, notamment, de se consacrer prioritairement à l’assortiment de son rayon, ainsi qu’au conseil clientèle.

Afin d’en savoir plus à ce sujet, nous sommes allés à la rencontre d’un professionnel directement concerné, à savoir le boss de Lead Music, Olivier Uldry, ici même au centre-ville de Genève.

 

Une activité administrative prépondérante

Tout d’abord, nous lui avons demandé quelles sont les proportions, en pourcentage, que prend le travail administratif. Entendons par-là l’établissement de factures clients et fournisseurs, ainsi que la rédaction d’e-mails,… oui les fameux e-mails. À notre grande stupéfaction, lesdites tâches prennent beaucoup de temps, proportionnellement 2/3 du temps, donc disons de 60 à 70 pour cents, ce qui est assez conséquent et plutôt inattendu. La grosse partie du travail se concentre donc sur l’ordinateur, et concerne le prix, la description et le maintien des objets, instruments, pédales et articles sur le site, de même que la facturation et surtout les réponses aux clients et le suivi des e-mails. Ce sont des tâches qu’Olivier Uldry effectue seul (e-mail, site, facturation), bien qu’il dispose d’un collaborateur qui l’assiste dans la tenue du magasin et la réparation de guitares et de basses.

Ces tâches détiennent une hyper importance, par rapport aux affaires et aux tâches de vente, car elles conditionnent finalement tout ce qui suit, à l’instar de la visite et de l’envie des clients de venir voir le magasin. Cela a vraiment un impact sur la compétitivité par rapport aux concurrents online (qu’ils le soient exclusivement ou non) et que ceux-ci soient de petite, moyenne ou même de grande envergure.

 

À la pointe du savoir musical

À notre interrogation de savoir quelle différence notre interlocuteur perçoit, par exemple, avec un magasin de grande taille, tel que Boullard Musique, qui lui dispose d’un personnel “purement” administratif d’un côté, et d’un personnel “pointu” pour chaque type d’instrument, tels que les percussions, les guitares / basses et les claviers, entre autres, nous avons beaucoup appris. Considère-t-il cela comme un idéal, ou est-ce juste la taille de la structure qui leur permet d’agir ainsi ?​

Olivier Uldry voit en Boullard une entreprise à grand succès qui s’est fondée en 1979 sur la base d’un modèle du 20e siècle et représente un bon exemple de ce qu’il ne serait plus possible de commencer à faire et à entreprendre en 2022, à savoir une grande entreprise sur plusieurs étages et différents départements de musique, séparés par types d’instruments. Il tire également sa force de son école de musique et de sa situation à Morges, ville qui à l’époque n’était pas encore incorporée dans l’agglomération lausannoise, ni géographiquement, ni économiquement. Et comme il y a des sociétés de musique dans la quasi-totalité des communes vaudoises (au nombre de 300), et que celles-ci s’approvisionnent majoritairement chez Boullard, il y donc une fidélisation historiquement forte.

Leur personnel est plutôt réparti selon les affinités des musiciens et des vendeurs à un département bien précis, et au final, un certain nombre d’employés et de responsables apprécient y faire une expérience en raison également de la réputation et du prestige de l’enseigne. Le niveau de compétence n’y est donc pas plus élevé ou plus pointu, il tendrait plutôt à l’équivalence, simplement le choix et le nombre d’instruments en magasin est plus conséquent.

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Une vie faite aussi de contacts et de networking

Nous étions aussi curieux de savoir ce qu’il advenait lorsqu’Olivier Uldry se rendait à des salons musicaux de grande ampleur tels que le NAMM (National Association of Music Merchants) à Anaheim (Comté de Los Angeles, Californie). A-t-il des prises de contact avec des exposants sur place pour ce qui est du réassort des commandes et des livraisons ? Oui, évidemment car c’est le but de ces rassemblements. Il nous confie être bien sûr son propre représentant. Avec le temps, il a pu y établir des contacts fixes aussi, avec des Américains notamment, avec lesquels il travaille depuis 15 ou 20 ans. Il a participé à beaucoup de small talk (discours informel) et de money talk, car c’est important aux USA, tout particulièrement pour les compagnies et magasins travaillant avec les marques américaines, telles que Gibson par exemple. Rappelons au passage que les 3 pays dont proviennent la majorité des grandes marques de guitares et de guitares basses sont les USA, le Japon et la Corée du Sud. Quelques marques françaises (dont Vigier) et suédoises (dont Solar) complètent discrètement le panel de l’offre par ci et par là.

 

Activités durant la drôle de période (mars 2020 – février 2022)

Une question nous titillait cependant. Est-ce ce qu’Olivier Uldry devait du coup dispenser des conseils en ligne sur les instruments et le matériel durant ces 24 mois ? Et surtout, est-ce que le télétravail est… vraiment compatible avec un métier dont la base est avant tout le contact avec les artistes ? N’y a-t-il pas une contradiction qui pointe le bout de son nez ?

Eh bien, non ! Car Olivier Uldry et son équipe ont bien été obligés de s’y faire. Si cela s’est révélé difficile au début, car les cantons ont fait fermer les magasins dits « non essentiels », il va de soi qu’ensuite cela s’est amélioré, un phénomène inattendu étant arrivé. En effet, les gens confinés, en télétravail notamment, avaient un temps libre considérable et se sont mis davantage à jouer. Soit dit en passant, votre serviteur a lui aussi composé son futur album à ce moment-là. Olivier Uldry passait donc ses journées sur l’ordinateur et à raison de deux à trois fois par semaine, il venait au magasin pour livrer les clients ou organiser les envois d’instruments et/ou de matériel.

 

De l’autre côté du miroir de l’amplificateur : la vie de musicien

Au fait, notons l’autre carrière d’Olivier, à savoir celle de joueur de banjo au sein des “Long John Brothers“, un groupe genevois de Bluegrass (genre à la croisée du blues et de la country). On lui a donc demandé si de ce côté il y a aussi de l’administratif, ou des employés (roadies, tour management, bookings), et si oui, est-ce lui qui s’en charge, le groupe ou quelqu’un d’extérieur ?

Il nous confie qu’ils sont assez légers sur cette thématique avec le groupe. Chacun cherche un peu à jouer, mais ce sont les contacts personnels et spontanés qui amènent les concerts, donc à peu de chose près, celui qui se voit proposer une date en parle aux autres, il s’en occupe et gère ce qui va avec. Mais sur le plan du travail administratif, il y a très très peu : il est juste question de remplir les déclarations d’œuvres Suisa et de gérer le marchandising, rien de bien affolant, ni de particulièrement affriolant.

 

Adoucir la réalité avec de belles notes

En conclusion, on peut affirmer sans détour qu’être gérant ou propriétaire d’un magasin de musique en 2022 relève d’un savant dosage de passion et de réalisme, d’une volonté de délivrer du rêve, tout en ayant plus que jamais les pieds sur terre. Olivier nous remercie de cette interview fort intéressante et a bien apprécié de faire partie de ce projet. Et pour mettre en avant toute la beauté de ce métier, on peut affirmer sans détour que dactylographier quelques e-mails ne nous empêchera jamais d’écrire… la plus belle des partitions 😉

 

Du même auteur :

Secrétaires et enseignants dans un institut de formation

 

Credit photo : Patrick Reust; 114641973 © Vadimgozhda | Dreamstime.com

Patrick Reust Patrick Reust

Spécialiste en gestion administrative de dossiers, je dispose d’une expérience professionnelle d’environ 10 ans dans des champs d’activités aussi variés que des instituts de formation supérieure, des cabinets de propriété intellectuelle, ainsi que des entreprises et organisations internationales, entre autres.

Persévérant, avec une attitude bienveillante, déterminé, sérieux et professionnel, j’ai comme valeurs ajoutées le fait d’apporter de la précision et de démontrer une force de proposition claire pour une meilleure utilisation des ressources en information. Polyglotte, la rédaction et relecture sont incontestablement mes points forts.

Specialist in files’ / case files’ administrative management, I have a professional experience of about 10 years in diversified fields like High Education Institutes & Intellectual Property offices, as well as International Enterprises and Organisations, for instance.

Resolute, with a watchful eye, determined, serious, human & professional, my added value is to bring exactness and to be an obvious creative force for a better use of informations’ resources. Multilingual, writing and proofreading are indisputably my strongpoints.

Comments

  1. Snoozy

    Top, merci Patrick, pour cet article! Je suis fan de InFlames, et je follow Ola depuis des années avec sa marque de guitare Solar! Aidons les entreprises locales et nos artistes!

  2. Patrick Reust

    Merci beaucoup Snoozy pour ce sympathique commentaire ! Ça fait plaisir de lire que vous êtes fan d’Ola Englund et d’In Flames, d’ailleurs il faudra que j’essaie une guitare Solar bientôt 😉 Et oui, Lead Music est un magasin extraordinaire. Vous trouverez tout votre bonheur, et même plus en tant que guitariste / et ou bassiste.

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