Le collateral management : les pionniers

Print Friendly, PDF & Email

Réensachage fèves de cacao

I. Les Pionniers

Jean-Pierre Challet

Jean-Pierre Challet

Cette série d’articles a pour but de présenter en termes simples l’activité de tierce détention, ou « collateral management » en anglais, au travers des hommes qui l’ont façonnée. Comme vous pourrez le constater, la Société Générale de Surveillance (SGS), leader du contrôle et de la vérification des marchandises, est au centre de ce sujet car c’est tout simplement cette société qui a développé et systématisé ce service à haute valeur ajoutée mais non exempt de risques.

Le premier intervenant de la série est Monsieur Jean-Pierre Challet qui a dirigé le département CMA de la SGS de la fin des années 1980 à la fin des années 1990 en étroite collaboration avec un directeur national. C’est donc sous cette impulsion que les premiers développements liés à cette activité ont vu le jour.

Avant d’aller plus loin, il nous faut cependant définir ce qu’est une tierce détention et ses objectifs:

La tierce détention prend généralement la forme d’un contrat tripartite entre une institution financière (une banque), un tiers détenteur (une société d’inspection, un transitaire, un entreposeur) et un emprunteur (une maison de négoce, un trader). Le but d’une telle opération est de sécuriser le financement que la banque a octroyé à son client, le trader, pour l’achat des marchandises en prenant le contrôle physique de ces dernières pour le compte de la banque et cela dans un lieu déterminé. Cette action est matérialisée par l’émission d’une lettre de tierce détention ou « warehouse receipt » au nom de la banque. Les marchandises sont donc gagées en faveur de cette dernière et le tiers détenteur en est responsable jusqu’à que la banque n’ait plus d’intérêts sur ladite marchandise.

Monsieur Challet, bonjour. Pouvez-vous en quelques mots nous situer votre parcours ? Comment êtes-vous arrivé à la tierce détention?

Bonjour. Oui, bien sûr. Après des études en sciences économiques et sociales, je suis entré à la SGS au début des années soixantes. A l’époque, nous recevions une formation complète. Nous commencions d’abord par évoluer dans les différents départements à Genève afin de nous familiariser avec le domaine administratif. Et puis, selon vos aptitudes, vous étiez ensuite envoyé en formation dans les différents bureaux de la SGS à l’étranger, pour des stages plus ou moins longs. Le but de ces stages était d’apprendre le métier d’inspecteur. J’entends par-là les contrôles (poids/qualité) sur les marchandises, minerais, matières premières en tout genre. En ce qui me concerne, je me suis occupé à Genève pendant plusieurs années de produits du sol et de quelques provenances bien spécifiques, telles que la France, la Turquie et l’Afrique du nord. A ce titre, je faisais donc partie de la division « Agri ».

Et puis vers le milieu des années septantes, alors que l’Iran était en plein « boom » économique, les infrastructures portuaires de ce pays se sont retrouvées complètement congestionnées par un flux de marchandises incessants. Imaginez-vous, les bateaux restant en rade des semaines voire des mois, avec les conséquences financières que cela peut représenter ! La SGS et son patron local ont donc pensé faire passer des marchandises par la Mer Noire, les décharger en Turquie et continuer par la route jusqu’en Iran. Le hasard a voulu que je sois mis à plein temps sur cette opération « spéciale » relativement différente des activités traditionnelles de la SGS à l’époque et dont le but était d’organiser le transit ou plutôt le transport terrestre des marchandises avec utilisation de magasins tampons. Il ne s’agissait cependant pas encore de tierce détention à proprement parler. Mais c’est comme cela que j’ai mis le pied à l’étrier.

Pile de sacs de cacao

Pile de sacs de cacao

Ce n’est que bien plus tard, vers la fin des années 1980, que j’ai commencé à recevoir des demandes de collègues stationnés dans des ports et proches de traders. Il s’agissait souvent de demandes pour que la marchandise soit sécurisée par la SGS afin que le propriétaire puisse obtenir un financement d’une banque. En effet, il arrivait souvent qu’un négociant ait acheté une certaine quantité de marchandise déterminée qui était mise en entrepôt mais qui ne se vendait pas. Comme ce dernier avait besoin de fonds pour ses opérations, il était convenu avec une banque qu’une société tierce vienne sécuriser la marchandise. Dans un premier temps, il s’agissait d’entreposage pur. La SGS utilisait ses locaux et nous n’avions en face de nous qu’une contrepartie, l’importateur/le trader, et pas encore de banque dans le circuit. Un donneur d’ordre, une entrée et une sortie, donc un risque minimum. Voilà pour les débuts.

Est-ce que la tierce détention est née chez SGS ou son origine doit-elle être recherchée ailleurs ?

La tierce détention existait bien avant que cela soit autorisé officiellement à la SGS. L’activité de tierce détention, si je ne fais pas erreur, était déjà en vogue au Etats-Unis durant la première moitié du 20ème siècle. Elle est arrivée chez nous bien après. La SGS avait d’ailleurs acquis une petite société dans le courant des années septantes spécialisée dans la gestion administrative du « collateral management ». Cependant, les procédures de cette dernière  étaient tellement strictes qu’il n’aurait pas été possible de donner suite à une demande telle que celle que j’ai évoquée plus tôt en Turquie. D’autre part, il s’agissait plus d’entreposage pur que de « collateral management ».

Comment en est-on arrivé à utiliser la tierce détention comme accès au crédit/financement des opérations de négoce ?

Pour répondre à cette question, il nous faut aborder le rôle des banques dans le commerce international et la situation qui prévalait avant la tierce détention. Les banques octroyaient de l’argent contre des garanties. Une somme plus ou moins conséquente qui était fonction de la valeur de la garantie que vous lui laissiez. Je pense aux actes de nantissement par exemple, aux crédits hypothécaires ou aux crédits documentaires pour les marchandises. Je dirais que ce qui a changé les choses, c’est la nécessité d’obtenir des avances pour acheter des marchandises «en brousse» (dans l’arrière-pays) ou des prêts importants destinés à financer l’achat de cargaisons entières dont le remboursement pouvait s’échelonner sur une période assez longue.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Prenez un acheteur qui veut importer un bateau de riz de 10’000 tonnes – ce qui représente plusieurs millions de dollars. L’achat du « bateau » était financé par la banque. Comme l’acheteur n’avait pas l’argent pour payer cette marchandise, il se rapprochait d’un transitaire ou d’un entreposeur à destination ayant ses propres magasins, pour lui signifier qu’il allait recevoir un bateau de riz qui n’était pas vendu et qu’il comptait vendre par tranche. Il fallait donc qu’il s’entende avec sa banque pour que la marchandise soit mise en dépôt comme garantie sous la responsabilité d’un tiers détenteur, conjointement nommé par la banque et l’acheteur, et cela pendant toute la durée d’entreposage.

Sacs de fèves de cacao

Sacs de fèves de cacao

Quelle différence y a-t-il entre la notion d’entreposage pur à laquelle vous faites référence et celle de tierce détention ?

Par rapport aux opérations d’entreposage pur, la première nouveauté réside donc dans l’adjonction d’une troisième partie au contrat : la banque. Les sorties de l’entrepôt s’effectueront au fur à mesure en fonction des ventes que le trader fera avec les acheteurs locaux, et sur autorisation de la banque uniquement. A réception de la marchandise, l’entreposeur émet une lettre de tierce détention ou « warehouse receipt » au nom de la banque qui matérialise le gage en faveur de cette dernière. C’est à ce moment que nous allons commencer à parler de tierce détention ou « collateral management ».

Dans un deuxième temps, les opérations de « field warehousing » vont se généraliser. C’est-à-dire que nous allons passer d’un système de tierce détention où les entrepôts étaient propriétés ou loués par le tiers détenteur, avec utilisation de son propre personnel (surveillants, magasiniers, manutentionnaires),  à un système où les entrepôt loués appartiennent à un tiers, par exemple un transitaire ou un particulier ; voire même sous-loués dans le cas des magasins du bénéficiaire du financement, soit le trader/importateur. Evidemment, ce type de configuration présente nettement plus de risques – spécialement chez l’emprunteur – puisque dans un tel cas de figure, le tiers détenteur peut-être sujet à toutes sortes de pressions de la part du trader, voire même des tentatives de sorties non autorisées. En effet, allez expliquer à ce dernier qu’il doit s’annoncer pour rentrer dans des locaux qui lui appartiennent et qu’il ne peut disposer de sa marchandise comme il le souhaite. Il faut garder à l’esprit que la marchandise même gagée en faveur de la banque reste propriété du trader/importateur.

Comment avez-vous structuré l’activité ?

Au départ, nous avons mis en place des procédures relativement simples. Et puis à mesure que l’activité à pris de l’importance, comme la Direction Générale de SGS voulait que Genève assume une fonction de gestion et de contrôle sur cette activité afin d’éviter les erreurs et les incidents, nous avons développé ces procédures dans le cadre d’un programme de « quality control » avec une certification ISO à la clé. Nous avions donc un recueil de procédures qui reprenait point par point les différentes étapes à suivre lors d’une opération de tierce détention.

Et au niveau des opérations de terrain, comment se répartissait les rôles entre Genève et les bureaux locaux ?

Les opérations de terrains étaient gérées par les filiales locales de la SGS. En général, la personne de contact était un expatrié que nous avions pu faire venir à Genève afin de le former. Ce dernier était responsable de former son personnel et du bon déroulement des opérations sur place, c’est-à-dire de rendre attentif les inspecteurs à la responsabilité qu’une tierce détention implique ainsi qu’à un certain nombre de points de repère (contrôler les portes de l’entrepôt, les cadenas, les piles, connaître les techniques et pièges des contrôles de stocks, déplacer la marchandise uniquement sur instructions de la SGS …).

Parallèlement à cela, nous tournions dans les pays pour « raviver la flamme », si j’ose dire. J’ai toujours pensé qu’il fallait que les personnes du bureau de Genève se montrent le plus souvent possible afin de s’assurer que les principes de base de l’activité étaient bien compris, que les gens n’étaient pas livrés à eux-mêmes et pour contrôler les stocks naturellement.

Géographiquement parlant, où prenait place les opérations de tierce détention ?

Les opérations de tierce détention se sont développées surtout dans les pays en voie de développement, où il y avait un manque de liquidités, dirons-nous. Nous avons commencé par l’URSS avec des produits comme les balles de tabac et les cigarettes. Par la suite, comme l’activité était profitable, les différents directeurs de zones où responsables de pays ont commencé à vendre ce service et l’activité s’est répandue dans les anciens pays de l’URSS, en Afrique et en Asie. Les produits se sont diversifiés aussi.

Déchargement de balles de coton

Déchargement de balles de coton

Crédit photos: Marc Berclaz

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.