
S’intéresser à la question du chômage des femmes a longtemps relevé, pour moi, d’un intérêt académique et intellectuel. C’était le regard d’une sociologue, d’une chercheuse engagée sur les questions de genre, de discriminations et d’égalité entre les femmes et les hommes.
Mais depuis quelque temps, ce regard a changé.
À Genève, je me suis retrouvée moi-même confrontée au chômage, découvrant alors la complexité de cette réalité lorsqu’on est une femme diplômée, issue de la migration et âgée de plus de 50 ans.
Mon passage par plusieurs dispositifs d’accompagnement et de réinsertion professionnelle m’a permis de mieux comprendre une réalité souvent peu visible : le retour à l’emploi des femmes de plus de 50 ans devient de plus en plus difficile à Genève.
Et cette situation risque encore de s’aggraver avec le développement rapide de l’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle ne supprime pas nécessairement des métiers entiers, mais elle transforme profondément les tâches qui les composent. Or, plusieurs professions fortement féminisées sont particulièrement exposées à cette automatisation.
Cela concerne notamment : les assistantes administratives, les secrétaires, les réceptionnistes, les opératrices de saisie, les employées de centres d’appel, les conseillères clientèle, les caissières, certaines fonctions de comptabilité de base ou de ressources humaines, ainsi que plusieurs activités de planification, de gestion administrative ou de production de contenus standardisés.
Ces métiers appartiennent principalement au secteur tertiaire, un secteur particulièrement développé à Genève et dans lequel les femmes sont fortement représentées.
À l’inverse, les activités fondées sur la relation humaine, l’accompagnement, la créativité ou le jugement professionnel demeurent, pour le moment, plus difficilement automatisables.
Le chômage reste une problématique complexe, à l’intersection de plusieurs facteurs : âge, genre, niveau de formation, origine sociale, secteur d’activité ou encore parcours migratoire.
Selon les données officielles du Secrétariat d’État à l’économie (SECO), le taux de chômage à Genève a atteint 5,1 % en avril 2026, soit 12’949 personnes inscrites au chômage. Genève demeure ainsi le canton affichant le taux de chômage le plus élevé de Suisse, largement au-dessus de la moyenne nationale estimée à 3 %.
Parmi les personnes au chômage ; 46,44 % sont des femmes (6’014 personnes) ; contre 53,56 % d’hommes (6’935 personnes). Mais derrière ces chiffres globaux se cachent des réalités plus complexes selon l’âge et le genre.
Les jeunes adultes restent fortement touchés par le chômage à Genève. Les femmes âgées de 15 à 49 ans représentent environ 77,3 % des femmes inscrites au chômage, contre 22,7 % pour les femmes âgées de 50 à 64 ans.
Chez les hommes, les 15-49 ans représentent 74,7 % des personnes au chômage, contre 25,1 % pour les 50-64 ans.
Les jeunes sont particulièrement exposés :
À Genève, environ 12,3 % des jeunes ne possèdent pas de certification du secondaire II, contre environ 9,2 % au niveau suisse. Par ailleurs, près de 3’300 jeunes adultes bénéficiaient de l’aide sociale en 2025 à Genève.
Cependant, malgré des taux élevés, les jeunes disposent généralement davantage de possibilités de réinsertion professionnelle à moyen et à long terme.
À première vue, les femmes de plus de 50 ans apparaissent statistiquement moins touchées par le chômage.
Pourtant, cette réalité doit être nuancée. Le principal problème réside dans la durée du chômage et dans les difficultés de retour à l’emploi.
À mon sens, le chômage des femmes seniors présente plusieurs caractéristiques spécifiques. Il s’inscrit souvent dans la durée, les discriminations liées à l’âge pouvant se cumuler avec celles liées au genre.
Les reconversions professionnelles deviennent également plus complexes avec l’avancée en âge, notamment dans un marché du travail en constante transformation. Par ailleurs, certains employeurs demeurent réticents à recruter des profils expérimentés, parfois perçus comme plus coûteux ou moins adaptables aux nouvelles exigences professionnelles.
Cette vulnérabilité pourrait encore s’accentuer dans les prochaines années avec l’essor de l’intelligence artificielle.
Bien que les chiffres du chômage des hommes demeurent légèrement plus élevés dans certaines catégories d’âge, les transformations actuelles du marché du travail invitent à une lecture plus prospective des inégalités professionnelles.
Le développement rapide de l’intelligence artificielle et de l’automatisation pourrait affecter de nombreux métiers fortement féminisés — notamment dans les secteurs administratifs, du secrétariat, de la vente, du support ou des services — risquant ainsi d’accentuer à moyen terme la vulnérabilité professionnelle des femmes, en particulier des femmes seniors.
Cette vulnérabilité se reflète également dans la durée du chômage et dans la manière dont elle apparaît dans les statistiques.

Source : Secrétariat d’État à l’économie (SECO).
À la différence des jeunes adultes, les femmes de plus de 50 ans restent généralement plus longtemps au chômage et rencontrent davantage de difficultés à retrouver un emploi stable.
Cette réalité reste encore insuffisamment visible dans les statistiques publiques.
Toutefois, les statistiques officielles du chômage ne reflètent qu’une partie de la réalité du marché du travail. Les chiffres publiés reposent principalement sur les personnes inscrites auprès des offices régionaux de placement (ORP) et répondant aux critères administratifs du chômage. Or, une partie des personnes en difficulté professionnelle disparaît progressivement des statistiques.
Certaines ne sont plus comptabilisées après l’épuisement de leur délai-cadre d’indemnisation. D’autres renoncent à s’inscrire auprès des ORP en raison du découragement, de problèmes de santé, de difficultés administratives ou d’une faible confiance dans leurs perspectives de retour à l’emploi. Certaines basculent vers l’aide sociale, l’inactivité, la retraite anticipée ou encore le sous-emploi.
Le canton de Genève a développé de nombreuses mesures d’insertion professionnelle. Selon les informations officielles, plus de 156 mesures sont proposées par 74 prestataires, pour un investissement d’environ 50 millions de francs . Ces dispositifs comprennent notamment des formations et remises à niveau, des stages et mesures d’insertion, des allocations de retour à l’emploi ainsi que des aides à la reconversion ou à l’entrepreneuriat.
Les Allocations de Retour en Emploi (ARE) et les Allocations d’Initiation au Travail (AIT) sont accessibles à différents publics demandeurs d’emploi. Toutefois, leur offre et certaines modalités de soutien sont renforcées pour les personnes de 50 ans et plus, reconnues comme davantage exposées au chômage de longue durée et aux difficultés de réinsertion.
Plus largement, la Suisse prévoit plusieurs mesures spécifiques en faveur des chômeurs seniors.
Les personnes de 55 ans et plus ayant suffisamment cotisé peuvent bénéficier d’une durée d’indemnisation prolongée allant jusqu’à 520 indemnités journalières. Des prolongations supplémentaires sont également prévues pour les personnes proches de l’âge de la retraite AVS.
En outre, des prestations transitoires destinées aux chômeurs âgés de plus de 60 ans peuvent être accordées lorsque les droits au chômage sont épuisés et qu’aucun retour à l’emploi n’a été possible.
Ces dispositifs constituent un soutien important et témoignent d’une prise de conscience institutionnelle des vulnérabilités spécifiques liées à l’âge. Néanmoins, face à l’accélération des transformations technologiques, à l’impact croissant de l’intelligence artificielle sur certains métiers et à l’évolution rapide des compétences attendues sur le marché du travail, la question de l’adaptation et du renforcement de ces mesures demeure posée.
Les aides actuelles permettent certes d’encourager certaines entreprises à recruter des travailleurs et travailleuses seniors. Mais elles ne répondent pas toujours aux difficultés structurelles rencontrées par les femmes de plus de 50 ans.
Á mon avis, le problème ne se limite pas uniquement à l’accès à l’emploi. Il touche aussi :
Or, l’intelligence artificielle risque d’accélérer ces fragilités, notamment dans les métiers administratifs et de services.
Face à l’augmentation du chômage de longue durée chez les femmes seniors et aux transformations liées à l’intelligence artificielle, plusieurs pistes mériteraient d’être renforcées à Genève et en Suisse.
Les secteurs administratifs, du commerce et des services étant particulièrement exposés à l’automatisation, il devient essentiel de développer des programmes de reconversion accessibles aux femmes de plus de 50 ans.
La formation continue, les compétences numériques et l’accompagnement vers les métiers émergents devraient devenir une priorité des politiques publiques.
Le retour à l’emploi après 50 ans reste particulièrement difficile. Des mesures plus fortes contre les discriminations liées à l’âge pourraient être envisagées, notamment :
Le chômage de longue durée entraîne souvent isolement, perte de confiance et fragilisation psychologique.
Un accompagnement psychosocial accessible, ainsi que des dispositifs de mentorat, de coaching et de mise en réseau, pourraient faciliter le retour à l’emploi des personnes les plus éloignées du marché du travail.
Plutôt que d’intervenir uniquement après les suppressions de postes, les pouvoirs publics gagneraient à anticiper les transformations du marché du travail.
La création d’observatoires cantonaux sur l’impact de l’intelligence artificielle permettrait d’identifier les métiers les plus exposés et les secteurs susceptibles de créer de nouveaux emplois.
Le chômage des femmes de plus de 50 ans reste encore insuffisamment visible dans le débat public.
Pourtant, il révèle plusieurs fractures contemporaines : vieillissement du marché du travail, transformations technologiques, précarisation des parcours professionnels et persistance des inégalités de genre.
À Genève, où le secteur tertiaire occupe une place centrale, ces enjeux risquent de devenir encore plus importants dans les années à venir avec l’essor de l’intelligence artificielle.
Le véritable défi ne sera donc pas seulement de créer des emplois, mais aussi d’empêcher qu’une partie de la population — notamment les femmes seniors — ne soit progressivement exclue des transformations du monde du travail.
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Crédit photo : albertyurolaits via DepositPhotos
Titulaire d’un doctorat en sociologie culturelle, je suis chercheuse spécialisée dans les questions de genre, de diversité culturelle et de droits humains, et gestionnaire de projet certifiée PMP, avec plus de vingt ans d’expérience dans la conception et la coordination de projets sociaux et internationaux. J’ai collaboré avec des organisations internationales, des institutions académiques et des associations pour promouvoir l’égalité de genre, le développement et les droits des femmes. Mon engagement : bâtir des sociétés plus justes et inclusives, où les populations vulnérables – en particulier les femmes – ne subissent plus de discrimination, et partager des analyses accessibles pour valoriser les initiatives porteuses de changement.