Entretien avec Rachad Armanios, corédacteur en chef du Courrier

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journalLe Courrier est un quotidien humaniste et progressiste « qui s’efforce de pratiquer un journalisme sans concession ni compromis ».  Journal atypique et indépendant, il intéresse toute personne en quête d’une vision critique et réaliste de la société actuelle et du monde en général. Dirigé par trois corédacteurs en chef, Rachad Armanios, Benito Perez, ainsi que Christiane Pasteur, j’ai choisi de rencontrer l’un d’entre eux afin d’en savoir un peu plus.

1. Pouvez-vous  brièvement vous présenter et me faire part de votre parcours professionnel ?

Je suis corédacteur en chef du Courrier. Je partage mon temps entre la rédaction et l’écriture d’articles pour la rubrique genevoise, que j’ai dirigée avant de céder cette responsabilité à Christiane Pasteur. J’ai débuté par des études universitaires en Lettres, à Genève, puis je suis entré au CRFJ à Lausanne. J’ai effectué mon premier stage d’essai de trois mois au Courrier en 2000, puis j’ai été engagé à temps partiel en 2001. J’ai occupé plusieurs postes au sein de la rédaction, avec notamment une ou deux périodes d’interruption. J’ai également travaillé pour une agence de presse, InfoSud, et j’ai eu une activité de pigiste à mes débuts dans le métier.

2. Le Courrier est un journal dit « indépendant ». Que cela signifie-t-il exactement ? A quoi l’indépendance fait-elle référence ?

M. Rachad Armanios

Rachad Armanios

Cela signifie que notre journal n’appartient à aucun groupe de presse (Tamedia ou autres). Nous sommes une structure associative, avec des bénévoles qui éditent Le Courrier. Nous ne faisons pas de bénéfices, le but n’est pas de faire de l’argent. Nous travaillons en collaboration avec le journal La Liberté (quotidien romand édité à Fribourg). L’indépendance, selon moi, se définit aussi par le fait de ne pas appartenir aux groupes de presse dominants et à l’indépendance qu’un journal peut avoir vis-à-vis des actionnaires.

3. Quels autres journaux indépendants existent en Suisse ?

Je pense justement à La Liberté. Je citerais aussi la Wochenzeitung (WOZ), qui est le seul journal indépendant et interrégional de gauche en Suisse alémanique. Ou encore, La Cité, fondé par l’ancien rédacteur en chef du Courrier Fabio Lo Verso. Notre journal est un quotidien d’information et d’opinion. Nous qualifions notre journal d’humaniste, mettant en avant l’être humain, la solidarité. Nous sommes de sensibilité « de gauche », sans être partisan pour autant, et nous sommes indépendants de la publicité (seul 20% environ de notre apport financier provient de la publicité).

4. J’ai entendu que votre journal était financé à 70% par les ventes et abonnements, à 20% par la publicité et à 10% par les dons. Est-ce bien exact ?

C’est exact. Nous avons un lectorat très fidèle, et les dons nous permettent de terminer l’année, notre budget étant très serré.

5. On m’a dit que vous étiez membre d’APRES (Chambre de l’Economie Sociale et Solidaire). Est-ce correct ? Que cela suppose-t-il ?

Nous sommes effectivement membre d’APRES. La Chambre de l’Economie Sociale et Solidaire est une association sans but lucratif qui s’engage pour la promotion et la reconnaissance de l’économie sociale et solidaire (ESS) dans la région genevoise. Depuis son lancement en 2004, elle a connu un essor considérable et regroupe aujourd’hui 250 membres institutionnels. Les principes partagés regroupent entre autres la solidarité, le respect du développement durable, le bien-être social et le fonctionnement participatif. Ces valeurs non marchandes et ce modèle économique respecte le tissu local. Le Courrier représente à ce titre l’exemple d’une entreprise de l’ESS, puisque ses employés peuvent s’exprimer sur la vie de l’entreprise, ses orientations, etc. Quant à notre grille salariale, le rapport entre les «bas» et «hauts» salaires reste très faible. Autre exemple, celui de la transparence: nous publions régulièrement l’état de nos comptes. Une assemblée générale d’APRES a lieu annuellement, il y a certains échanges avec Le Courrier, quelques partenariats, et nous engageons parfois certains stagiaires par ce biais. Récemment, des stagiaires d’APRES sont d’ailleurs venus au journal pour discuter «recrutement et formation» avec nous.

6. Avez-vous des locaux ailleurs qu’à Genève ?

Les locaux principaux se trouvent effectivement à Genève, mais il existe également des bureaux à Lausanne et Neuchâtel, ainsi qu’un correspondant au Palais Fédéral à Berne (il s’agit cependant de petits bureaux, avec un seul collaborateur, sauf pour celui de Lausanne, où nous comptons deux collaborateurs ainsi qu’un journaliste employé par La Liberté).

7. Combien de collaborateurs travaillent pour le journal ? Quelles sont les différentes tâches, les différentes fonctions ?

Le Courrier dénombre trente-sept collaborateurs au total, sans compter les pigistes et bénévoles du comité qui édite le journal. Ils travaillent presque tous à temps partiel. Le journal regroupe des journalistes, des personnes dans l’administration (un comptable, un commercial, un responsable informatique, etc.), des polygraphes (qui gèrent la mise en page), un photographe, ainsi que trois corédacteurs en chef. Comme je vous l’ai dit, nous collaborons également avec La Liberté, qui nous fournit les articles de la rubrique suisse et de la rubrique internationale, ainsi que ce qui concerne l’économie.

8. Il y a donc trois corédacteurs en chef, M. Benito Perez, Mme Christiane Pasteur ainsi que vous-même. Comment cela se passe-t-il ? Pourquoi avoir fait ce choix ? Est-ce un « plus » ?

photo--Christiane-nb

Christiane Pasteur

Cette conjoncture est effectivement originale et inédite. Elle résulte du constat suivant : Le Courrier étant un petit journal avec peu de moyens, nous comptons très peu de cadres. Du coup, beaucoup de responsabilités incombent à la rédaction en chef, ce qui représente beaucoup à gérer pour une seule personne. Nous avons donc choisi de partager ce défi, ce qui, je pense, est un « plus ». Par exemple, les décisions sont toujours discutées, partagées, nous ne pouvons pas fonctionner sur des « coups de tête ». Nous pouvons également compter les uns sur les autres, nous soutenir, nous épauler en cas de besoin. Nos trois regards, trois points de vue amène  ainsi une richesse supplémentaire, chacun ayant ses compétences propres. Cette formule a jusqu’à présent porté ses fruits, nous en sommes très satisfaits. Cette formule reste encore en construction.

Nous avons choisi de procéder par mandats de trois ans, par souci démocratique et afin d’éviter que toute situation ne s’envenime. Chaque collaborateur a donc une chance de devenir corédacteur en chef s’il le souhaite, les différents postes pouvant facilement évoluer. Tout le système mis en place est fluide.

De petites difficultés sont quand même liées à ce fonctionnement. Parfois, nos interlocuteurs ne savent pas à qui s’adresser, ou alors il existe des confusions quant à la répartition des différentes tâches entre nous. A ma connaissance, nous sommes les seuls en Suisse romande à travailler ainsi. Le journal suisse alémanique Wochenzeitung fonctionne aussi selon un système similaire et il a mis en place un système où chaque employé gagne le même salaire. Il s’agit aussi d’un journal participatif de gauche.

9. Est-ce vous corédacteurs en chef qui décidez des thèmes traités ? Ou les journalistes ont-ils leur « mot à dire » ?

Nous sommes garants de la ligne éditoriale, de la cohérence, nous donnons des orientations. Mais les journalistes viennent évidemment avec des idées, des informations. Nous collaborons tous plus ou moins ensemble, et nous partageons de toute façon globalement les valeurs qui fondent le journal.

10. La liberté d’expression au sein de votre rédaction est-elle effectivement totale ? Peut-on réellement dire tout ce que l’on souhaite ?

La liberté d’expression est totale dans la limite de la diffamation. Nous sommes critiques les uns envers les autres. Etrangement, ce sont plutôt les personnes « de gauche » qui nous en veulent quand nous portons un regard critique sur leurs actions. Celles « de droite » s’attendent à notre regard critique de toute façon et ne sont donc pas surprise. Défendre certaines valeurs, être critiques et exprimer notre avis, notre point de vue, de façon réfléchie et intelligible fait partie de notre mission. Donc oui, bien sûr que nous avons une grande liberté d’expression, et nous ne la négligeons pas.

11. Il est dit dans votre charte rédactionnelle, au point deux : « La garantie de l’indépendance de la rédaction passe notamment par l’attention soutenue du journaliste à séparer ses engagements personnels de citoyen dans des activités sociales et culturelles des sujets qu’il traite ? » Pouvez-vous expliciter cette phrase ? 

Cela fait simplement partie du bon sens d’un journaliste. Il s’agit de ne pas traiter soi-même de telle ou telle organisation, association, parti politique, groupe religieux ou autres, si nous y sommes nous-mêmes affiliés ou actifs. Notre journal n’est pas partisan, et bien que nous soyons critiques et engagés pour des causes humanistes et solidaires, une certaine objectivité est de mise. Les activités privées ne doivent pas être mêlées à la vie professionnelle. Cela ne signifie pas pour autant qu’un journaliste ne peut pas aborder des thèmes qui l’intéressent, qui lui parlent ou lui tiennent à cœur. Cela est même encouragé. Je pense qu’un journaliste qui traite de thèmes qui l’intéressent sera beaucoup plus pertinent et efficace.

12. Comment s’organise le journal ? A quoi ressemble une journée « type » au sein de la rédaction ?

Nous arrivons dans les locaux aux alentours de 9h. S’ensuit le « brief » de l’édition locale à 9h30, durant lequel, entre autres, nous passons en revue l’édition du jour. Pour les articles du lendemain, certains sujets sont préparés à l’avance et d’autres découlent de l’actualité du jour, qui peut plus ou moins évoluer dans la journée. Ensuite, certains journalistes vont sur le terrain pour des conférences de presse, un reportage, une enquête ou une interview. Mais souvent, le travail s’effectue par téléphone depuis le bureau. Puis vient le moment de rédiger. L’équipe «du soir» arrive à 14h. Celle-ci effectue des relectures, traite des dépêches, organise le journal… Cette équipe reste sur place jusqu’à environ 23h30, heure qui correspond au dernier délai pour envoyer nos articles à ATAR (notre imprimeur à Vernier).

Nous sommes trois corédacteurs en chef et nous nous répartissons, dans la semaine, des jours où nous sommes responsables de l’édition du lendemain. De plus, il s’agit pour nous beaucoup de

Benito

Benito Perez

gestion, de planification, d’organisation du journal. Nous effectuons également beaucoup d’autres tâches au quotidien, et nous rédigeons également des articles et des éditoriaux. Nous partageons également beaucoup avec notre directrice administrative, Anne-Marie Cruz, en ce qui concerne la vie d’entreprise. Celle-ci effectue un immense travail, et nous sommes ravis qu’il s’agisse d’une femme, le souci de parité nous tenant énormément à cœur. Il y a malheureusement encore peu de femmes rédactrices en chef à l’heure actuelle. A ma connaissance, Le Matin, le Matin Dimanche et Femina font partie des rares journaux dirigés par des femmes en Suisse romande.

Pour revenir à l’organisation du journal, au profil d’une journée « type », nous nous réunissons également une fois par semaine pour un « brief » de rédaction plus élargie. Nous consacrons aussi deux pages hebdomadaires à la solidarité internationale, au rapport Nord/Sud, au développement. Cette rubrique, dont M. Benito Perez est le responsable, représente l’un des points forts de notre journal, Le Courrier étant un quotidien qui met l’humain au centre.

13. Combien de temps cela vous prend la rédaction d’un article ? Quelles sont vos sources ?

Tout dépend du genre d’article. Rédiger une brève prend environ trois minutes, alors qu’un article avec un travail d’enquête peut prendre trois jours. Les sources sont variées: les réseaux de personnes qui transmettent les informations, l’information officielle, les actualités qui tombent au fil des heures… l’information doit aussi être recherchée et nécessite un travail d’enquête. Quoi qu’il en soit, nous nous appliquons toujours à apporter un éclairage intelligent aux informations apportées.

14. Quels sont vos critères de recrutement ? Pourriez-vous parler d’un certain parcours professionnel « type » des journalistes qui travaillent chez vous ? La plupart ont-ils par exemple effectué des études universitaires ?

Cela dépend du poste ouvert. Je dirais que le critère le plus important est que la personne se reconnaisse dans notre journal, qu’elle s’identifie à nos valeurs, à notre éthique, à notre vision du monde et à notre positionnement face à celui-ci. La motivation reste également un élément très important. Nous recherchons des collaborateurs enthousiastes, chez qui nous décelons un certain potentiel. Au final, l’expérience n’est pas forcément le plus important. La liberté face aux thèmes abordés étant grande, celui qui souhaite « creuser » va trouver beaucoup de satisfaction chez nous. Mais les salaires que nous offrons sont assez bas, car nous avons peu de moyens financiers, ce qui nous oblige souvent à miser sur de jeunes talentueux. Ceux-ci trouvent donc un côté formateur chez nous. Beaucoup, au Courrier, ont mis un pied dans l’entreprise par un stage de trois mois non rémunéré, ce qui permet de se former, de prendre un bon départ dans la profession. Au Courrier, un stagiaire motivé peut très vite se charger de sujets intéressants et conséquents.

Concernant le parcours estudiantin ou professionnel de nos journalistes, je dirais que la majorité a effectivement effectué un parcours universitaire, mais pas la totalité. Le métier de journaliste peut également s’apprendre sur le terrain, l’université n’est pas une obligation. Je note que, ces dernières années, de plus en plus d’offres d’emploi proviennent de personnes ayant suivi la filière journalistique de l’Université de Neuchâtel.

15. Pour terminer cette interview, quelle est votre vision du journalisme actuel ? L’évolution du métier est-elle selon vous positive ou négative ? Quel futur ? Quels enjeux ?

Je suis inquiet quant à la concentration actuelle des journaux et la pression financière qui en découle (les journaux appartenant pour la plupart à des grands groupes de presse, dont Tamedia, l’un des principaux en Suisse). Le maintien des journaux indépendants est donc très important selon moi. Notons également la question d’internet, qui oblige la presse à se réinventer.

photo credit: k.landerholm via photopin cc

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