La presse écrite romande, racontée par trois journalistes

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press_journalistL’article qui suit, relatant la « conférence-rencontre » qui a eu lieu à la fin du printemps à l’Université de Genève dans le cadre de la Journée du Journalisme, fait suite à un premier article centré sur l’avenir du journalisme. Nous allons cette fois-ci nous pencher sur la presse écrite suisse, ses diverses facettes et son évolution. L’article se terminera par un comte rendu de la Table ronde qui s’est tenue ce même jour, regroupant des acteurs de la presse estudiantine et alternative suisse romande, de même que deux représentants de la presse professionnelle, et ce autour du thème : « Que peuvent apporter les presses estudiantine et alternative au panorama médiatique ? » Cette déclinaison-ci du métier (les presses alternative et estudiantine), fort intéressante et prometteuse à mes yeux, donnera prochainement lieu à un article à part entière. Il s’articulera principalement autour d’un interview de deux des créateurs du journal alternatif en ligne : « Jet d’Encre ».
« CONFERENCE-RENCONTRE » PRESSE ECRITE
Une fois la première rencontre terminée, donc, et suite à un rapide changement de salle, je me suis rendue à la seconde conférence de la journée. Les invités ? Messieurs Benito Perez (corédacteur en chef au Courrier), Frédéric Koller (rédacteur en chef adjoint au Temps) ainsi que Thierry Mertenat (responsable de la rubrique locale à la Tribune de Genève). Une brève présentation des trois personnalités s’impose. M. Benito Perez se charge d’ouvrir la conférence (salle pleine cette fois-ci, mais plus petite, il ne s’agit plus d’un amphithéâtre).
Les invités 
Benito Perez : “J’ai d’abord étudié les sciences politiques à l’Université de Genève, sans vraiment savoir pourquoi, par simple intérêt de l’actualité. Je ne peux pas parler du journalisme comme d’une vocation, il s’agissait au départ simplement d’un intérêt pour l’écriture et d’une envie de participer au débat d’idées, au débat démocratique. Lorsque j’étais étudiant, j’écrivais pour des journaux de l’Université ainsi que pour des revues politiques. J’étais alors très sceptique, critique, face aux médias, notamment concernant la liberté d’expression. Je doutais de mes propres compétences et était sceptique face à une possibilité d’être engagé. J’ai ensuite effectué une école en France, puis ai été engagé par Le Courrier. D’abord en tant que pigiste dans la rubrique sportive, puis en tant que secrétaire de rédaction, pour ensuite, à partir de 2001, travailler pour la rubrique internationale. Je suis actuellement corédacteur en chef du journal en charge de la rubrique « Solidarité ». (NDA : un prochain interview de M. Rachad Armanios, autre corédacteur en chef du Courrier, fera bientôt suite)
Frédéric Koller : “J’ai également fait l’Université à Genève, mais en Lettres (histoire et chinois). J’ai toujours eu une curiosité pour le journalisme, mais sans aucune vocation, sans certitude. Après l’obtention de mon diplôme, je suis partie quelque temps en Chine (étant un passionné du pays), puis une fois de retour, j’ai trouvé un stage de trois mois au journal de Genève. Le journal m’a ensuite engagé pour deux ans. En 1998, j’ai été engagé par Le Temps dans la rubrique « enquêtes », puis ai effectué un travail de correspondant indépendant à Pékin pour le journal La liberté, entre autres. Je suis après retourné au Temps en tant que responsable de la rubrique internationale. Je suis actuellement, et ce depuis une année, rédacteur en chef adjoint (il s’agit donc plus de management).
Thierry Mertenat : “Le journalisme n’est pas non plus une vocation pour moi. J’ai d’abord été chroniqueur culturel durant quinze ans (avec un « savoir préalable »), puis suis devenu journaliste en tant que tel à l’âge de quarante ans. A quarante-cinq ans, je décide de me former réellement au « fait divers », à l’actualité. J’ai alors découvert ce qu’était la recherche d’infos, y compris celle que l’on nous cache ! Je suis maintenant beaucoup sur le terrain, et estime que cela est l’un des problèmes du métier actuellement : on garde trop les gens dans les bureaux !”
Après les présentations de chacun, plusieurs questions ont émergé de l’auditoire:
En quoi consiste concrètement un poste de rédacteur en chef adjoint ?
FK : Il s’agit d’un travail de bureau. Un rédacteur en chef adjoint n’est presque plus sur le terrain, où j’ai été durant dix ans. J’ai accepté ce poste par curiosité, pour l’utilité publique aussi, ainsi que par ambition. Apprendre représente toujours pour moi une stimulation. Je tiens cependant encore une chronique hebdomadaire.
BP : Je suis donc corédacteur en chef du Courrier, qui est un journal indépendant, notre liberté est donc plus grande. Le Courrier est une petite structure, notre éditeur est amateur (les gens qui y travaillent sont des bénévoles). Nous sommes trois rédacteurs en chef, ce qui est très intéressant, cela demande de penser de façon collective et rationnelle. Le défi est donc passionnant, il s’agit d’une structure participative, démocratique. Quant à la question sur le poste de rédacteur en chef, il s’agit pour ma part d’un certain sacrifice quand-même, cela signifie de se mettre au service du journal. Au Courrier, chacun garde un pied sur le terrain quand-même.
La liberté d’expression est-elle la même pour Le Temps et La Tribune de Genève que pour Le Courrier ?
TM : Ai-je le sentiment d’être surveillé par ma propre hiérarchie ? Non. Surveillé d’une certaine façon par les portes paroles/chargés de communication ? Ca par contre oui. A mes yeux, la solution est la rue, car les portes paroles n’y sont pas. Le défi actuellement est d’écrire des articles sans passer par des portes paroles.
FK : Je me sens également libre, mes patrons ne m’ont jamais interdit d’écrire sur ceci ou cela, par contre, « toute liberté a un cadre ». Il n’y a pas de liberté totale, il y a toujours une charte rédactionnelle, mais à mes yeux, ce cadre n’est pas restreignant. Je m’occupe pour ma part de la politique internationale, et à ce niveau-là j’ai une entière liberté. Le rédacteur en chef sera plus attentif en matière de politique nationale.
BP : Le Courrier a également une charte (des valeurs, à savoir : humanistes, démocratiques). L’objectivité absolue je n’y crois pas de toute façon. Ce qui nous différencie du Temps ? Notre rédacteur en chef décide de la ligne éditoriale. Le but de notre journal est de faire vivre le débat démocratique. Nous nous plaçons toujours du côté des plus faibles.
TM : Je suis dans la rubrique  locale de La Tribune de Genève et je n’ai pas l’impression d’être contrôlé, de devoir m’aligner. Ma seule vision du monde est l’ignorance. Je n’ai pas de vision du monde. A mes yeux, le journalisme est l’art de la question, et ce en face à face. Mon conseil ? Posez vos questions et surtout écoutez réellement les réponses… Je prône l’oralité. Aujourd’hui on a fait du journaliste ce qu’il n’est pas, à savoir un sociologue, un psychologue… Pour moi, l’écriture journalistique appliquée à la politique n’est pas très intéressant (le journaliste dira toujours la même chose, tournera en rond).
FK : Je perçois le journalisme de la même façon que Thierry Mertenat. Je le perçois de façon moins « combative » que Benito Perez. Mais bien sûr qu’un journal a toujours une « couleur politique », ce qui serait « centre-droit » pour Le Temps.
Une ligne éditoriale n’est-elle pas plutôt une force ? Si tout le monde disait toujours la même chose ça serait ennuyeux…
BP : Oui, selon moi un journaliste doit avoir des idées à défendre, un point de vue. Il peut tendre vers l’objectivité. Le but doit être la recherche de vérité. Donc oui, la survie de la presse passe par le fait d’assumer ses idées, d’assumer la ligne éditoriale. Aujourd’hui, les journaux sont construits autour du marketing, dirigés par des spécialistes du marketing (ce qui n’est pas le cas de notre journal Le Courrier). Mais l’influence est subtile, ce n’est pas le « chef caporal qui va interdire », il n’y a pas vraiment de pression directe.
FK : Il y a une barrière entre le marketing et la rédaction, ceci relève d’un souci, d’un questionnement quotidien : qu’est-ce qui fait qu’un journal reste pertinent ? Mais je ne suis pas d’accord avec M. Perez concernant l’influence du marketing
Financement des divers journaux : qui ? Comment ?
FK : La presse écrite est beaucoup financée par la publicité (environ 60%). Or, depuis un moment, il y a de moins en moins de publicité dans les journaux, ce qui signifie moins d’argent. Nous devons trouver des solutions (enlever des rubriques peut en être une).
BP : Les journaux indépendants, tels Le Courrier, ont un modèle financier différent. Ils reposent à 70% sur les ventes, les abonnements ; à 20% sur la publicité et à 10% sur les dons. La « pyramide » est inversée. La presse a raté le virage au niveau économique, mais ce n’est pas encore perdu. On doit faire comprendre aux gens que l’information a un coût, car l’information a un prix.
Quel est votre avis sur internet, les nouveaux réseaux sociaux ?
FK : Les réseaux sociaux sont une nouvelle source pour le journalisme, mais il faut faire attention ! Cela fait partie de notre monde aujourd’hui, il ne faut pas se priver de cette source journalistique. Le journaliste doit certes retourner sur le terrain, mais il doit aussi être le vecteur des débats au sein de la société, et les réseaux sociaux peuvent servir à cela.
BP : Notre journal a une approche un peu différente, internet n’est pas très intéressant pour nous. Nous voulons donner quelque chose qui va au-delà de l’information brute. Mais internet c’est aussi la richesse d’information. Il est plus facile grâce à internet de lancer un journal, et cet outil permet l’échange, la participation. Les sites internet les plus regardés à l’heure actuelle sont ceux des journaux, ce qui est un signe positif !
Que faut-il faire pour être engagé comme journaliste dans vos diverses rédactions ?
BP : La plupart ont commencé par un stage de trois mois non rémunéré, cela représente la porte d’entrée. Il faut également avoir fait ses preuves, composé un « book ».
FK : Je dirais aussi que les stages non rémunérés sont la voie la plus sure, le hasard joue aussi.
TM : Un titre universitaire ne suffit pas. Il faut un travail rédactionnel au préalable pour avoir un entretien. Il est aussi important d’avoir une force de proposition, des idées à défendre, des choses à dire (surtout lors du « breefing » du matin à 9h30).
La conférence touche à sa fin. Suite à une petite pause, direction pour une autre salle pour le dernier événement de la journée : une Table Ronde.
TABLE RONDE : « QUE PEUVENT APPORTER LES PRESSES ESTUDIANTINE ET ALTERNATIVES AU PANORAMA MEDIATIQUE ? » 
Il s’agit cette fois-ci non plus d’une conférence tenue par deux/trois professionnels avec un public à l’écoute, mais d’une petite réunion autour d’une grande table. Autour de cette table, une poignée d’étudiants et de professionnels, le but étant le partage et la réflexion. L’optique est la même pour tous : faire évoluer le métier. Sont présents dans la salle : trois responsables du journal alternatif « Jet d’Encre » ; quatre personnes travaillant à « Fréquence Banane » (radio estudiantine) ; quatre personnes de « International Ink » (journal estudiantin) ainsi que Messieurs Benito Perez et Thierry Mertenat. Quatre/cinq invités étaient également dans la salle.
Ce qui peut avant tout être souligné est le bon esprit de cette table ronde. Chacun était ouvert à l’autre, ouvert au dialogue, à la divergence d’opinion ; un état d’esprit général très calme et serein, ampli de respect, mais animé d’un enthousiasme et d’une passion du métier palpables. Une grand motivation donc, et beaucoup de satisfaction quant au fait qu’une telle Table Ronde puisse avoir lieu. Voici les principaux thèmes abordé et quelques-uns des avis énoncés :
–> Que peuvent apporter les presses estudiantine et alternative au panorama médiatique traditionnel déjà existant ? Quel est le « rôle » (s’il y en a un) des presses estudiantine et alternative ? Quelles sont leurs « ambitions » et qu’attendent les acteurs de la presse dite traditionnelle  de ceux-ci (s’ils attendent quelque chose) ? Qu’en pense la presse « traditionnelle » ? Coordination (collaborations), améliorations quelconques possibles pour le futur ?
Face au thème central de cette rencontre et à sa présence dans le débat, Thierry Mertenant nous explique qu’il ne lit que très rarement des journaux estudiantins ou alternatifs. Il s’interroge sur le rôle que ces journalistes en herbe devraient éventuellement tenir pour avoir un certain intérêt et impact auprès du public (« quel est-il d’ailleurs ? ») ainsi qu’auprès des professionnels de la presse « classique ».
Les trois collaborateurs (et fondateurs) de « Jet d’Encre » répondent tour à tous à ces interrogations, après s’être présentés. Jet d’Encre est donc un journal alternatif, qui se définit lui-même comme une « Tribune Indépendante pour une Pensée Plurielle ».  Il s’agit pour l’instant d’un journal présent uniquement sur internet, créé en novembre 2011 par plusieurs étudiants de l’Université de Genève. Le journal s’autofinance, aucune aide extérieure n’est apportée à ses responsables (d’où l’impossibilité pour l’instant d’être présents sur support papier). Sans prétention aucune, l’intention première des fondateurs du journal est d’apporter une certaine « valeur ajoutée » aux médias classiques, et ce de par leur totale liberté d’expression, leur bagage académique (esprit critique, esprit d’analyse, connaissances acquises) ainsi que le temps à leur disposition (aucune pression quelconque de qui que ce soit pour rédiger les articles). Un regard différent donc, peut-être utile. Le journal ne s’adresse pas à un public cible, ses rédacteurs tentent, dans la mesure du possible, de le rendre aussi accessible que possible. Les personnes collaborant pour Jet d’Encre peuvent venir de tout horizon, le but étant d’enrichir le débat public en apportant une diversité d’opinions. Il s’agit donc de s’enrichir au contact de l’autre, de partager, d’échanger des points de vue, en ne perdant jamais ni son esprit critique, ni sa capacité de réflexion, et ce toujours dans les limites du respect. Ils estiment pouvoir être d’une certaine façon complémentaires aux médias traditionnels, qui n’ont probablement (en tout cas en ce qui concerne la presse quotidienne classique) ni la même liberté d’expression, ni le même temps à disposition, et la presse quotidienne n’a pas non plus les mêmes objectifs (les quotidiens étant forcément moins dans l’analyse et plus dans l’information brute, « directe »), d’où la complémentarité.
M. Mertenat est un adepte du fait divers, il prône un journalisme de « proximité », proche des gens, dans la rue, là où les choses se passent, relatant des événements locaux. Il répond donc qu’il ne comprend pas totalement leur démarche et qu’il ne voit pas vraiment l’intérêt d’un tel journal, du moins pour lui et les professionnels du métier, mais aussi d’une certaine façon pour le public lambda. Il verrait plus l’intérêt d’un tel journal si celui-ci s’intéressait d’avantage à la vie universitaire, à ses activités, ses événements, ainsi qu’à ses étudiants, ce genre d’information étant quasi inexistante à l’heure actuelle.
Les collaborateurs de Jet d’Encre expliquent que de telles informations sont effectivement intéressantes et pourraient éventuellement être relatées dans leur journal, mais que ceci ne traduit pas leur vocation première. Jet d’Encre n’est d’ailleurs pas un journal estudiantin (bien que créé par des universitaires et souvent enrichi par des écrits de ces derniers), mais un journal alternatif.
Les collaborateurs de la radio « Fréquence Banane » explique qu’ils sont quant à eux très intéressés par la vie estudiantine et qu’ils ont d’ailleurs déjà apporté de telles informations lors de leurs émissions, mais effectivement, peut-être pas assez souvent. Ils prennent donc note de cette remarque qu’ils estiment très intéressante. Ils rejoignent cependant aussi Jet d’Encre dans leur volonté d’apporter une certaine « valeur ajoutées » à la presse traditionnelle.
« International Ink » aborde également peu ce genre de thèmes relatifs à la vie de campus, bien que cela soit parfois fait, mais ses collaborateurs soulignent leur relative rareté de parution (journal papier publié une fois tous les quelques mois seulement, faute de moyen, de temps parfois et de collaborateurs).
M. Benito Perez dit qu’il ne prend jamais le temps non plus de lire ces journaux et qu’il n’en voit pas non plus vraiment l’intérêt pour lui ou son journal. Il rejoint Thierry Mertenat dans ses propos, et ajoute qu’il envisagerait peut-être d’avantage d’y jeter un coup d’œil s’il n’existait pas une telle diversité (il existe encore d’autres journaux de la sorte), et donc si ces différents journaux, alternatifs et estudiantins, se regroupaient un d’une quelconque façon. Il souligne cependant le fait qu’il n’est pas en train de dire que cette presse n’est pas digne d’intérêt, au contraire, il explique simplement qu’elle ne traduit pas d’intérêt particulier pour lui quant à la rédaction de son journal. Le Courrier a d’ailleurs une approche similaire du journalisme, il se veut également indépendant, critique, réfléchi, proche du peuple, avec aussi une volonté forte d’enrichir le débat public traditionnel.
Après de nombreuses discussions et explications, la Table Ronde touche à sa fin,  sans réelle « problématique élucidée » ou conclusion clairement énoncée. Cependant, des pistes de réflexion ont bel et bien été apportées (comme une éventuelle fusion, ou du moins une plus grande collaboration de la part de ces divers journaux étudiants et alternatifs) et des opinions/conseils ont été consciencieusement pris en considération (le fait par exemple de s’intéresser plus à la vie universitaire, les collaborateurs de Fréquence Banane y ayant effectivement vu une intéressante piste à suivre). Quoi qu’il en soit, cette Table Ronde a permis à chacun de faire plus ample connaissance, elle a permis de mieux se connaître, tant au niveau des attentes que des objectifs et visions du métier respectifs. Elle a été une très bonne première expérience (de tels rassemblements ayant que très rarement lieu) et fut, pour la plus grande satisfaction de  tous, placée sous le signe de l’échange, de l’ouverture d’esprit et du respect (le franc parler était, fort heureusement, aussi de la partie).

photo credit: The PIX-JOCKEY (photo manipulation) via photopin cc

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