Le multilinguisme, réelle valeur ajoutée pour l’entreprise ?

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Le nombre de langues parlées en fonction de l’origine de la population résidente en Suisse est à la fois révélateur et symptomatique. En 2012, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), il ressortait que seulement 17,2% des Suisses de naissance étaient multilingues, alors que les Suisses naturalisés l’étaient pour 31,2% d’entre eux, et que ce taux était de 51,2% pour les étrangers vivant en Suisse.

Pour le bilinguisme, les taux étaient quasiment similaires. A l’inverse, 30,4% des étrangers se déclaraient monolingues, ce taux étant de 18,2% pour les naturalisés. Enfin plus de la moitié des Suisses de naissance (51%) affirmaient être monolingues.

A la lumière de ces statistiques, qu’en est-il réellement de la pratique des langues pour les salariés en entreprise ? Celle-ci est-elle valorisée et quelle(s) répercussion(s) cela a-t-il sur l’économie du monde entrepreunarial ?

Des chiffres surprenants

Un tel constat a de quoi surprendre. Mais ces chiffres semblent être confirmés par le tout dernier recensement fédéral de la population, réalisé en 2010 par l’OFS. Faut-il alors se poser la question : La Suisse est-elle un pays composé essentiellement d’habitants monolingues, alors qu’elle est reconnue dans le monde entier pour son multilinguisme ?

Dans un article paru dans Le Temps en septembre 2012, le professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel François Grosjean s’interroge : « Le multilinguisme de notre pays serait-il uniquement celui de la cohabitation de régions linguistiques différentes et non celui de ses habitants ? Des pays largement monolingues comme les Etats-Unis auraient-ils proportionnellement plus de bilingues – autour de 20% – que notre Confédération ». 1

Ne pas confondre « multilinguisme » et « plurilinguisme »

La confusion est courante, leur utilisation mal appropriée, et leur signification bien distincte. En effet, le multilinguisme fait référence à la présence de plusieurs variétés linguistiques dans une aire géographique donnée (régions, villes, quartiers ou entreprises…), alors que le plurilinguisme se rapporte aux nombre de langues qui sont parlées par un même utilisateur, incluant la langue maternelle et toutes celles acquises ultérieurement.

Les défenseurs du multilinguisme se battent pour que subsiste l’usage de nombreuses langues dans le monde. Certains experts prévoient la disparition de 3000 à 4000 langues dans les cent prochaines années. Pire, selon une étude de l’Unesco pas moins de 5500 langues sur 6000 disparaîtront d’ici un siècle et seront devenues des langues mortes au même titre que le latin et le grec ancien. 2

Cela signifie que 90 % des langues actuelles seront liquidées au cours de ce siècle.

Maîtrise d’une autre langue quasi obligatoire  

Pour travailler en Suisse, il n’est pas rare que la maîtrise d’une deuxième langue soit indispensable, que l’on soit cadre ou employé. En dehors de sa langue maternelle, l’emploi de l’allemand et plus souvent encore de l’anglais est nécessaire dans le monde de l’entreprise.

Durant des décennies au siècle passé, l’usage et la maîtrise du hochdeutsch ou du schweizerdeutsh était quasiment obligatoire pour envisager de faire carrière dans les entreprises nationales des secteurs secondaire et tertiaire. Mais depuis quelques années, l’usage de l’anglais est un pré-requis indispensable pour de nombreux employeurs ou recruteurs de Suisse, au détriment d’une autre langue nationale. Serait-ce dû à la mondialisation ?

Le débat est lancé et chaque région linguistique suisse fait valoir ses arguments. Trop de langue allemande et française au détriment de l’italien : tel est le leitmotif des initiateurs du Forum national pour la défense de l’italien en Suisse, qui a pour objectif principal que d’ici 2020, la Suisse ne soit plus une nation bilingue.

« Il faut définir une stratégie commune qui unisse et coordonne toutes les forces pour la sauvegarde de la langue italienne en Suisse, car l’allemand et le français qui, soit dit en passant, est aussi en train de perdre du terrain, sont finalement les seules véritables langues officielles de la Confédération », avait alors déploré Manuele Bertoli, ministre tessinois de l’Education et de la Culture, lors du lancement du Forum en 2012.3

La suppression de l’enseignement du français à l’école primaire du Canton de Thurgovie au profit de l’anglais, suite à un vote du parlement thurgovien le 13 août dernier, et le vif débat qui mobilise l’ensemble de la classe politique suisse à ce sujet, en est la preuve. L’apprentissage et la maîtrise des langues semblent être au cœur d’une problématique qui s’étend bien au-delà de l’école. En effet, le monde du tourisme, de l’hôtellerie, de la finance et de l’industrie, soit une partie importante de notre économie à l’échelle nationale, devrait se sentir concerné par un tel enjeu. Alors pourquoi le choix de l’anglais en lieu et place d’une deuxième langue nationale ? Selon les initiants du projet, le facteur de succès le plus important dans l’apprentissage d’une langue est le plaisir des enfants, qui, en l’occurrence pour les petits écoliers thurgoviens, semble être plus grand pour la langue de Shakespeare que celle de Molière !

Rappelons que selon le principe du fédéralisme suisse, les cantons sont souverains. En d’autres termes, chaque canton de Suisse applique la politique scolaire de son choix. Devons-nous craindre pour la cohésion nationale ? Difficile d’y répondre, mais de manière générale, cet exemple récent démontre, que le multilinguisme institutionnel reste au centre des débats.

Très récemment une partie du collège des sept sages a fait part de son soutien au maintien de l’enseignement du français. Le conseiller fédéral Alain Berset, interrogé par la Neue Zürcher Zeitung, a affirmé que « les cantons doivent enseigner une deuxième langue nationale à l’école primaire et assumer leurs responsabilités dans ce domaine. S’ils ne trouvaient pas d’entente, le Conseil fédéral pourrait alors intervenir, conformément à la Constitution ».

L’impact économique du multilinguisme  

Il semble, qu’au cœur même des entreprises, personne ne semble capable de mesurer un tel impact. Cela peut paraître surprenant, mais aucun économiste d’entreprise ni aucun manager ne possède les outils statistiques ou financiers pour démontrer la portée économique du multilinguisme dans une entreprise, et en particulier comment déterminer l’incidence de l’usage d’une langue sur les revenus de ses employés, à formation et expérience égales, par ailleurs. En d’autres termes, comment mesurer et estimer l’impact financier de la maîtrise linguistique par rapport à d’autres facteurs de production ?

Pour pouvoir répondre à cette question, il est nécessaire de raisonner en terme de compétence. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde sur le fait que la maîtrise d’une langue est une compétence de choix sur le marché de l’emploi. Certes, mais à quel degré de compétence l’usage d’une langue est-elle nécessaire ? En effet, une pratique basique entre collègues, avec la clientèle ou avec la hiérarchie suffit-elle ? La maîtrise d’un langage technique est-elle suffisante en fonction du poste occupé ? Langue écrite et/ou parlée ? Usage fréquent ou non ? Un bilinguisme parfait est-il exigé ?

Nous constatons que chaque société de la très petite entreprise à la multinationale a ses propres critères de choix, en fonction de ses besoins spécifiques. Voilà pourquoi, il est difficile de donner une valeur à la pratique d’un langue en entreprise et de déterminer son impact sur le salaire.

Au-delà de la taille de leurs sociétés, il est indéniable que pour les managers du monde entier, leurs salariés doivent aujourd’hui avoir de bonnes compétences en anglais, qui est sans conteste la langue internationale des affaires, pour garantir à l’entreprise un succès commercial international.

Une multitude de pays, une langue unique

Il suffit de voyager en Europe et d’entrer dans un boutique en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne ou en Suisse pour constater que la langue anglaise est devenue universelle au détriment des langues d’origine.

Mondialisation oblige, l’usage de l’anglais est devenu inévitable et commun à toute personne qui souhaite faire du business quel que soit le pays où il travaille, avec le paradoxe suivant : des interlocuteurs d’une même langue maternelle s’exprimeront entre eux plus volontiers en anglais dans le cadre professionnel, voire privé, simplement parce que cela est plus « tendance » parfois même au détriment d’une meilleure compréhension.

Ô diable les convenances. Soyons fiers de nos origines, de notre culture, de notre pays et ne cessons pas de pratiquer les langues acquises à la naissance.

Attention à ne pas mentir sur le niveau de langue !

Trop souvent, le niveau de maîtrise d’une langue est surévalué par son utilisateur. Au-delà de ce facteur, les informations spécifiées dans le curriculum vitae transmises aux recruteurs ou aux futurs employeurs sont incomplètes, voire erronées.

Publié en 2001, le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL), constitue une approche totalement nouvelle qui a pour but de repenser les objectifs et les méthodes d’enseignement des langues et permet aux utilisateurs de situer leur niveau réel de maîtrise d’une langue 4 :

L’échelle de compétence langagière globale fait apparaître trois niveaux généraux subdivisés en six niveaux communs (au sens de large consensus) :

Niveau A : utilisateur élémentaire

  • niveau introductif ou de découverte (A1)
  • intermédiaire ou usuel (A2)

Niveau B : utilisateur indépendant

  • niveau seuil (B1)
  • avancé ou indépendant (B2)

Niveau C : utilisateur expérimenté

  • autonome (C1)
  • maîtrise (C2)

Ces niveaux balisent l’apprentissage des langues étrangères. C2 ne doit pas être confondu avec la compétence langagière du locuteur natif.

De manière générale, il faut être le plus objectif possible avec ses propres évaluations, car une langue mal maîtrisée par un employé pourrait avoir un impact non négligeable pour son entreprise.

Prenons quelques exemples : une commande mal passée ou mal comprise, un ordre bancaire erroné par manque de maîtrise de la langue de son interlocuteur, un collaborateur qui s’abstiendra de parler ou qui n’osera pas par peur de ne pas se faire comprendre, une mauvaise lecture des termes d’un contrat par manque de compréhension de la langue utilisée… autant de cas qui auront des conséquences et des répercussions catastrophiques pour le management.

Le multilinguisme en tant que réelle valeur ajoutée se transforme en véritable perte sèche pour une entreprise

Selon un rapport EF EPIc, les compétences en anglais des salariés sont faibles. Voici une des raisons principale, mais préoccupante : les individus semblent s’accommoder de leur situation professionnelle et ne ressentent pas le besoin de développer leurs compétences. Ainsi, si leur entreprise ne prévoit pas de programmes de formation linguistique, bien souvent, ils ne prennent pas l’initiative d’améliorer leur anglais.

À propos des conclusions de l’enquête, Andy Bailey, Directeur Marketing, EF Corporate Language Learning Solutions, déclare « Compte tenu de la crise économique actuelle dans la plupart des régions du monde, et de la lutte acharnée pour les parts de marché à l’étranger, les chefs d’entreprise doivent aujourd’hui veiller à ce que leurs effectifs disposent des compétences nécessaires en langue et en communication pour conserver un avantage compétitif ».5

D’importantes différences existent entre les niveaux d’anglais des employés selon leur positionnement dans l’entreprise. Dans de nombreux pays, les cadres moyens ont tendance à mieux parler anglais que leurs supérieurs hiérarchiques et leurs subordonnés. « Les écarts entre les compétences en anglais aux différents niveaux hiérarchiques peuvent avoir des conséquences désastreuses », indique Andy Bailey « et ces lacunes ont des retombées directes sur la compétitivité et la valeur de l’entreprise».5

Et en Suisse ?

Les nombreux débats sur le multilinguisme institutionnel helvétique l’ont démontré, l’usage et la pratique de la langue anglaise tient une place prépondérante au sein des entreprises de l’ensemble de nos cantons suisses.

Force est de constater, qu’au-delà du principe « tout le monde comprend et parle l’anglais », le niveau de maîtrise de tout en chacun en Suisse paraît surestimé. Comme le classement ci-dessous 6 le montre, la Suisse se situe en 15ème position, avec un niveau en anglais plutôt moyenEducation-niveau-langue

Contrairement aux idées reçues, les Suisses pratiquent l’anglais à des niveaux bien inférieurs à leurs croyances. Et certains préconisent l’anglais en lieu et place d’une deuxième langue nationale en Suisse.

Réelle valeur ajoutée en entreprise au final ?

S’il est indéniable qu’il n’est pas aisé de pouvoir s’exprimer dans plusieurs langues, comment faire pour valoriser cette compétence dans l’entreprise, afin que cela ait un impact sur le salaire de l’employé ? Trop souvent, le fait de maîtriser des langues étrangères est perçu comme un atout plus que comme une compétence. Nous l’avons vu, le management d’entreprise n’a que peu d’instruments à sa disposition pour la mise en place d’une véritable politique de valorisation linguistique. Pourtant des initiatives ont été mises en place, à l’instar de certains cantons.

Au sein de l’Administration publique du Canton de Genève par exemple, la maîtrise d’une langue est valorisée par des tests que chaque employé a la possibilité de passer avec l’accord de sa hiérarchie. Selon ses résultats et son niveau, l’employé percevra une « prime de langue » qui viendra se rajouter au montant de son salaire. Un bel exemple de valorisation des compétences à l’initiative de l’Administration cantonale genevoise, trop souvent décriée au demeurant.

Les résultats de l’enquête EF EPIc le montrent, si l’employeur ne prévoit pas de formation linguistique, le salarié ne fait rien pour améliorer son niveau de langue. Ce qui est prouvé pour l’anglais l’est vraisemblablement aussi pour toutes les autres langues.

Certes, ces éventuelles formations internes destinées aux employés ou encore le versement de « primes de langue » ont un coût réel pour la trésorerie d’une entreprise, mais cela ne devrait pas être une raison objective d’un attentisme chronique, car le fait d’employer des salariés plurilingues représente une réelle valeur ajoutée, qui contribue à leur richesse et à leur diversité au final.

Alors soutenons l’apprentissage des langues et de leur usage dans nos sociétés. Encourageons les managers d’entreprise à valoriser le multilinguisme en engageant des employés plurilingues.

Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne sait rien de sa propre langue » (Goethe, romancier et dramaturge allemand)

Sources :

Journal Entreprise Romande – 27 juin 2014

1 Extrait de l’article « Langues : la statistique se fourvoie » Journal Le temps – François Grosjean – 12.09.2012

2 http://www.axl.cefan.ulaval.ca/Langues/2vital_mortdeslangues.htm

3 http://www.swissinfo.ch/fre/un-lobby-pour-la-d%C3%A9fense-de-l-italien-en-suisse/34094930

4 http://eduscol.education.fr/cid45678/cadre-europeen-commun-de-reference-cecrl.html

5 http://www.efswiss.ch/fr/loc/about-ef/news/2012/Novemember12/

6 http://blog.travailler-en-suisse.ch/11/2012/les-suisses-ont-un-niveau-moyen-en-anglais.html

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Comments

  1. Michal

    Merci Remy pour ces différents points de vue, tous très intéressants. On oublie parfois que derrière chaque langue, chaque dialecte se trouve une culture… Dès lors, la compétence linguistique s’enrichit de la communication inter-culturelle, de plus en plus importante au sein des équipes dans beaucoup de sociétés – sans parler des clients, consommateurs et autres marchés mondialisés.

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