L’échec – 1. La Suisse, pays de tolérance ?

Print Friendly, PDF & Email

medium_4012244636

Qu’en est-t-il de la culture de l’échec en Suisse ? Nous vous présentons le premier d’une série de trois articles qui traite de cette question.

La réussite sociale sur un plan scolaire et professionnel est un facteur essentiel, voire une condition nécessaire pour s’intégrer dans une société de plus en plus exigeante. Se trouver en situation d’échec signifie une mise à l’écart souvent vécue douloureusement par les intéressés. Cela commence très tôt, sur les bancs de l’école, où la notion d’échec est trop souvent honnie, tant par les enseignants que par les parents d’élèves.  

Un échec scolaire nous poursuit tout au long de notre vie. Il en va de même pour ceux qui échouent sur le plan professionnel. Un licenciement, une période de chômage ou une faillite sont autant de situations néfastes et mal perçues aux yeux de ceux qui réussissent. Cela prend une telle dimension qu’il n’est pas incongru de se demander si la Suisse est une nation qui tolère l’échec ?

L’échec scolaire

Réussir son parcours scolaire jusqu’au niveau secondaire est la condition minimale pour réduire les risques de chômage et de précarité de l’emploi. Les jeunes en situation d’échec ou de rupture scolaire constituent un groupe à risque formés de potentiels candidats pour un chômage à long terme ou une dépendance à l’aide sociale. Le monde politique suisse en a pris conscience, puisqu’en 2013, la Confédération et les cantons se sont fixés un objectif : au moins 95% des jeunes de moins de 25 ans devraient être titulaires d’un diplôme du degré secondaire.1

Selon l’Office fédéral de la Statistique (OFS), entre 1996 et 2012, la part des jeunes quittant prématurément l’école a oscillé entre 6% et 10%en Suisse. L’enquête de 2013 démontre également une nette différence entre les jeunes suisses et ceux de nationalité étrangère, la part des premiers représentant environ 5% contre 16% à 25% pour les seconds.1

Sur le plan international, cette part de jeunes quittant prématurément l’école varie considérablement d’un pays à l’autre, s’échelonnant entre 5% et 40% selon les pays. La Suisse fait donc figure de très bon élève en matière de départ prématuré de l’école.1

Cet abandon en cours d’étude doit être mis en relation avec des facteurs socio-économiques, culturels, géographiques ou familiaux. La situation du marché de l’emploi, le nombre de places d’apprentissage ou la qualité de l’enseignement variant dans chaque pays peuvent assurément jouer un rôle prépondérant dans cette renonciation à la poursuite de l’école.

De nombreux facteurs peuvent rendre un parcours scolaire chaotique, voire même se trouver à l’origine d’un échec. Selon Isabelle Perez, coach scolaire, il en existe de multiples causes :

  • Problèmes d’estime et de confiance en soi
  • Phobies scolaires
  • Retards dans l’apprentissage du savoir
  • Mauvaise compréhension du désir de l’enfant
  • Difficultés familiales
  • Manque de motivation
  • Trop grande pression et exigence parentales

Dans tous les cas, une réflexion doit avoir lieu entre l’enfant, ses parents et l’école, car il n’existe pas une seule et unique cause de l’échec scolaire. De plus, le sentiment de culpabilité est inutile et doit être banni de la réflexion au profit de la recherche de solutions adaptées à chaque cas.

Une chose est sûre : depuis notre plus jeune âge en Suisse, nous sommes mis en confrontation avec la notion d’échec et la société nous formate à la craindre. Cette tendance est telles qu’elle produit un effet quasi paralysant sur toute forme de désir d’entreprendre et de créativité, alors que de nombreux indices mondiaux définissent la Suisse comme un pays d’innovation. Quel paradoxe !

La Suisse, championne du monde de l’innovation

Institution spécialisée des Nations-Unies, l’organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) est au cœur des questions mondiales de politique et de coopération en matière de propriété intellectuelle. En étroite collaboration avec l’Université Cornell et l’INSEAD, elle publie un classement annuel des nations les plus innovantes au travers d’un indice mondial de l’innovation appelé « the global innovation index ».

En 2014, et ce pour la quatrième année consécutive, la Suisse arrive au premier rang de ce classement. Cette année, le Royaume-Uni et la Suède complètent le podium. Un communiqué de presse publié en juillet 2014 précise que « dans le contexte récent de ralentissement avéré de la croissance mondiale de la recherche et du développement, le thème de l’Indice mondial de l’innovation (GII) pour 2014 est le facteur humain dans l’innovation, qui s’attache à étudier le rôle du capital humain dans le processus d’innovation et souligne l’intérêt croissant manifesté par les entreprises et les gouvernements s’agissant de repérer et stimuler les individus et les groupes créatifs (…) Le GII 2014 passe en revue 143 économies, grâce à 81 indicateurs pour une évaluation des capacités d’innovation et des résultats quantifiables ».

Il faut toutefois se montrer prudent et critique face à la place de numéro un, détenue par notre pays en matière d’innovation. Selon Hervé Lebret, chercheur français dans le domaine de l’entrepreneuriat et responsable des Innogrants à l’EPFL, « l’innovation est une chose subtile, qui ne se réduit pas à l’invention (…) elle est le résultat d’un processus, au bout duquel sont créés des produits, des services ou des procédés nouveaux qui font la démonstration qu’ils répondent à des besoins. Le processus conduisant à l’innovation est long, imprévisible et peu contrôlable ; l’innovation ne se planifie pas et il faut accepter l’échec ».

En matière d’innovation, et ceci afin d’être le plus précis possible, il est usuel de distinguer innovation de rupture et innovation incrémentale.

L’innovation de rupture revient généralement à changer radicalement de technologie. Celle-ci est soit toute nouvelle, soit issue d’un autre secteur d’activité. En clair, cette innovation fait faire un saut technologique très important à un produit. Celle-ci peut être réalisée par des nouveaux entrants sur le marché, puisqu’elle ne présuppose pas une connaissance approfondie de l’état de l’art, mais plutôt une maîtrise de la nouvelle technologie. A cet égard, l’exemple de l’apparition du e-commerce est très significatif, puisque celui-ci n’a pas été inventé par les acteurs traditionnels de la vente par correspondance. L’innovation de rupture est donc l’occasion de bouleverser les hiérarchies entre les acteurs.2

A contrario, l’innovation incrémentale consiste à imperceptiblement améliorer un produit, un service ou un procédé. Celle-ci est généralement conduite par les acteurs en place qui essaient sans prendre de grands risques de faire évoluer leurs offres, afin de rester compétitifs. L’innovation incrémentale est plus accessible, moins risquée et repose habituellement sur des compétences maîtrisées. Elle permet de prolonger la durée de vie d’un produit en le faisant évoluer au fil des besoins et des technologies, jusqu’à ce qu’il soit enfin remplacer par un produit issu d’une innovation de rupture.2

La Suisse n’est pas un pays où l’innovation de rupture est très développée. En revanche, notre nation est beaucoup plus performante dans les secteurs d’activité faisant appel à l’innovation incrémentale. Les risques économiques encourus sont nettement inférieurs et les probabilités d’échec y sont moindres. Par ailleurs, notre pays possède une densité d’entreprises (PME) très performantes à ce sujet qui couvrent l’ensemble de notre territoire.

Dans la réalité, en Suisse, nous avons une propension à trop réfléchir avant de nous engager, à trop calculer la prise de risque, voire à brider toute initiative audacieuse ou nouvelle.

Comparée à des nations plus novatrices et à bien des égards, la Suisse peut sembler beaucoup trop prudente, lorsqu’il s’agit de prendre des risques, car, bien souvent, elle fait preuve de fatuité en se contentant d’étudier, d’améliorer ou de modifier des technologies existantes. Le fameux adage « j’essaie et on verra bien le résultat » ne recueille qu’un acceuil très mitigé aux yeux de nos investisseurs, nos entrepreneurs ou nos banques. Sans parler des « business angels », qui exigent un retour immédiat sur investissement et pour qui, la philanthropie est une notion, à laquelle ils n’adhèrent que trop rarement. La qualité principale, qui caractérisent tous ces acteurs du monde de l’économie, reste la prudence doublé d’une prise de risque minimum, où le facteur « incertitude » n’a pas sa place.

A l’instar d’autres pays, notre mode de fonctionnement « à la suisse » n’est pas du tout tolérant face à l’échec. Nous sommes façonnés depuis notre enfance à la dictature de la réussite, qui bannit le mot « échouer » de notre langage. Cela induit un comportement général d’extrême prudence, lorsque nous décidons de nous investir dans un projet, qu’il soit privé ou professionnel. La peur de l’échec et du jugement de l’autre annihilent tout volonté novatrice, au détriment d’une réserve toute helvétique.

Certes, les ardents défenseurs de cet état d’esprit tout emprunt de précaution, se délecteront des conséquences positives d’un tel comportement, puisque la Suisse peut se targuer d’un des taux de chômage les plus bas au monde, d’un système économique envié, d’une monnaie forte et d’une stabilité politique à faire pâlir bon nombre de démocraties occidentales.

Ils argumenteront que des marques suisses mondialement réputées font la fierté et le succès de notre pays, à force de politique stratégique et financière sachant manier prudence et réflexion : Rolex, Nestlé, Swatch, Roche, Omega, Novartis, Toblerone ou Lindt pour ne citer que celles-ci. Autant de fleurons de notre économie qui démontrent tout notre savoir-faire en mettant à mal la culture de l’échec en Suisse.

Mais n’est-ce pas l’arbre qui cache la forêt ? Combien d’échecs pour quelques réussites ?

Si j’avais su, j’aurai pas…

Il n’existe pas de solution idéale pour faire face à l’échec, qu’il soit scolaire, d’ordre privé ou professionnel. Comment lutter face à un sentiment de honte lorsque nous échouons ? Pourquoi sommes-nous enclin, la plupart du temps, à percevoir l’échec comme négatif, au lieu de se dire que c’est peut-être l’occasion de rebondir et d’apprendre de ses erreurs ?

Un entrepreneur qui échoue a deux options : se morfondre en se disant qu’il est un « raté » ou comprendre la raison de son échec et se lancer dans un nouveau projet à la recherche du succès. Chacun de nous peut se reconnaître un jour dans la peau de ce chef d’entreprise.

Savoir rebondir en tirant les enseignements de ces échecs est une force de caractère et de maturité, que toute personne devrait faire sienne. Mais trop souvent, l’échec provoque la culpabilité qui paralyse tout envie de rebond. Pourquoi alors ne pas chercher à apprivoiser l’échec plutôt que le subir ? Etre capable de lâcher prise pour mieux rebondir : voilà une philosophie de vie que nous devrions adopter, car bien souvent, nous perdons davantage en craignant de perdre qu’en acceptant de lâcher prise.

Avant de connaître le succès, de nombreuses personnalités célèbres ont été confrontées à des obstacles ou des échecs, qui les ont forcés à se dépasser dans leur engagement, à réfléchir sur leur détermination et à opter pour de nouveaux chemins.

Voici trois exemples :

  • Connu mondialement pour sa célèbre entreprise de voitures américaines, son succès fut loin d’être fulgurant. Henry Ford connu cinq fois l’échec de ses entreprises avant de connaitre le succès avec Ford Motor Company.
  • Avant d’être connu comme première fortune mondiale grâce au succès de Microsoft, Bill Gates a abandonné ses études à Harvard et a connu la faillite de sa première entreprise. A force d’abnégation, celui-ci a persisté pour finalement bâtir l’empire informatique mondial que nous connaissons.
  • Congédié de deux emplois et qualifié « d’être trop stupide pour apprendre quoi que ce soit », Thomas Edison inventa l’ampoule électrique contemporaine, fruit d’un acharnement, venant à bout de plus d’un millier de tentatives infructueuses.

Quels enseignements retenir alors de ces trois parcours ?

En Suisse, les personnes doivent cesser de s’agripper à leurs certitudes, à leur sens de la perfection, à leur réputation et à leur image. Ils doivent se montrer beaucoup plus tolérants face à l’échec, car celui-ci n’est de loin pas une fatalité. Enfin, il doivent reconnaître qu’échouer, rater, redoubler ou se planter ne sont pas des mots tabous, emprunts de honte et de gène, mais plutôt la genèse d’un probable nouveau succès.

Chaque fois que vous voyez une entreprise qui réussit, dites-vous que c’est parce qu’un jour, quelqu’un a pris une décision courageuse.3

Prochain sujet : savoir rebondir et tirer les enseignements de ses échecs

Sources :

Magazine Entreprise Romande – juillet 2013

1http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/00/09/blank/ind42.indicator.420016.420004.html?open=4200001,4200002,4200003&close=4200001

2http://www.laval-technopole.fr/degres-innovation

3 citation de Peter Ferdinand Drucker, professeur et consultant américain en management d’entreprise

Photo credit: keepps via photopin cc

Comments

  1. Juan-Carlos Wendt

    Je souhaite que cet article soit lu par le nombre de lecteurs le plus grand… Il remet l’église au milieu du village, en démontrant que Rome ne s’est faite en sept jours… Mais les préjugés sont très durs à combattre… Et donner une deuxième chance en Suisse après une faillite est une denrée rare. Je ne l’ai pas eu à ce jour!!!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.