Les interventions d’Aliph dans les zones en conflit

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Aliph

Afghanistan – Stupa at Shewaki, Afghnanistan – March 2021 (c) ALIPH – Alexandra Fiebig

aliphPropos tirés de mon entretien avec Valéry Freland, directeur exécutif d’Aliph.

 

J’ai eu le plaisir d’être reçu dans les bureaux de la nouvelle organisation pour un entretien personnalisé avec Monsieur Valéry Freland.

Située en dehors du fourmillement de la plupart des organisations onusiennes, Aliph offre un espace feutré et paisible à ses collaborateurs portés par leur stimulante mission : secourir le patrimoine mondial en péril dans les zones en conflit.

 

Aliph, petit rappel

Aliph, pour mémoire, est la première lettre de l’alphabet arabe. Elle désigne également la jeune fondation née sur sol helvétique il y a cinq ans et signifie « international alliance for the protection of heritage in conflict areas » ou « alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflits ».

 

Les débuts

C’est le président du Louvre, à l’époque Jean-Luc Martinez, qui pose la première pierre de l’édifice en 2015, avec son rapport intitulé cinquante propositions françaises pour protéger le patrimoine de l’Humanité, qu’il remet à François Hollande, alors président de la République. Ce texte a été rédigé, rappelons-le, suite aux destructions du patrimoine antique au Proche et Moyen-Orient, dont les saccages retentissent encore à nos oreilles : Palmyre, Mossoul, Nimroud et bien d’autres, où ces vestiges millénaires ont été foulés aux pieds, réduits à néant.

La future organisation est lancée au niveau international en décembre 2016 à la conférence d’Abou Dhabi qui adopte la Déclaration sur le patrimoine en danger dans le contexte des conflits armés.

Le 8 mars 2017, création à Genève de la fondation de droit suisse et dépôt des statuts de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit (Aliph).

Le 20 mars 2017, a lieu la première conférence internationale des donateurs au musée du Louvre à Paris.

En octobre 2017, signature avec la Confédération suisse d’un accord de siège qui confère à Aliph les mêmes droits et immunités que l’ONU de Genève, qui est le statut le plus favorable accordé par la Suisse pour les Organisations internationales.

En septembre 2018, création à Genève du secrétariat de la fondation, dirigé par Valéry Freland avec trois autres collaborateurs.

 

Structure de fonctionnement

Trois instances principales dirigent actuellement Aliph :

Le secrétariat, qui est aujourd’hui composé de douze personnes dans les bureaux de Genève, dont Valéry Freland assure toujours la direction.

Le comité scientifique, qui se réunit environ deux fois par an et est constitué d’une dizaine d’experts internationaux, maintenant présidé par Mounir Bouchenaki, grand spécialiste du patrimoine mondial qui a notamment travaillé à l’Unesco et à l’Iccrom.

Le conseil de fondation, qui comprend des représentants des états finançant la fondation, des donateurs privés, des experts internationaux et un représentant de l’Unesco. Il est chapeauté par Thomas Kaplan, entrepreneur, philanthrope et collectionneur d’art.

La Suisse n’est pas membre d’Aliph, même si elle l’accueille sur son sol. Mais elle en a un représentant en son sein, de nationalité suisse ou vivant en Suisse. Actuellement c’est Marc-André Reynold, professeur à l’université de Genève.

 

Fonctionnement d’Aliph

Si les trois entités de gouvernance d’Aliph décrites ci-dessus s’entendent très bien c’est qu’elles ont la même approche : « action, action, action !».

Par exemple, à ce jour, tous les projets présélectionnés par le secrétariat, recommandés par le comité scientifique ont été également approuvés par le conseil de fondation. De plus, le processus peut s’avérer très rapide en fonction de la situation, nous indique Valéry Freland : « une demande d’aide urgente, arrivant le lundi au secrétariat, puis validée par tout le monde permet le versement le vendredi au demandeur ». On observe que la diversité religieuse et culturelle des membres ne semble pas avoir été jusqu’ici un obstacle à une prise de décision efficace et conjointe.

Si la fondation participe aux grands débats, elle ne fait en revanche pas de sensibilisation internationale. C’est le rôle de l’UNESCO. « Nous, on fait de la protection concrète du patrimoine matériel ou immatériel. On est dans l’action concrète » précise Valéry Freland.

 

Les interventions

Si le volet diplomatique est donc réservé à une instance onusienne de plus de 75 ans, comment la jeune organisation intervient-elle sur le terrain et de quelle manière ?

 

1. La prévention 

Toute démarche commence en général par un appel à projet : des opérateurs locaux ou du monde entier, présentent à Aliph un problème patrimonial dans une zone sensible. Le secrétariat de Genève sélectionne la demande et l’évalue. Elle est ensuite examinée, comme nous l’avons vu plus haut, par le comité scientifique puis par le board qui le validera ou non.

Tout ce processus d’analyse, qui n’est pas lié à une situation d’urgence, prend environ 9 mois.

Il est décidé ainsi de 30 grands projets à réaliser par an.

 

Le premier critère de sélection pour obtenir l’aide d’Aliph est l’identification de la dangerosité potentielle d’une zone pour son patrimoine.

Puis vient l’importance patrimoniale du site mentionné, car tout ne peut être protégé pour des raisons de coûts. Du moins pas tout de suite.

Sans risque de conflit imminent, on va proposer de faire des inventaires exhaustifs pour les musées et ensuite les numériser. En effet, si ces derniers sont détruits ou surtout pillés, on sera évidemment en mesure de retrouver plus aisément les objets disparus.

De même pour les sites archéologiques, toute forme de documentation, plans d’architectes et description de matériaux, dessins déjà existants sera numérisée.

Par exemple au Yémen, Aliph a un projet préventif double. Elle collabore avec Monumenta Orientalia, une ONG italienne, qui fait la description documentée de bâtiments et de monuments yéménites. Iconem, startup innovante spécialisée dans l’enregistrement en trois dimensions des sites patrimoniaux, en fait parallèlement la numérisation. Ces images en 3 D sont accompagnées de commentaires scientifiques et techniques.

 

2. Durant un conflit

Aliph

Odesa © Museum of Western and Oriental Art

Dans ce contexte, en revanche, il faut agir plus impérativement.

Il est important de faire une sélection en fonction de l’importance de l’œuvre et de sa proximité des zones de combat.

Depuis le début des hostilités en Ukraine, Aliph a soutenu 150 institutions culturelles. Cela signifie qu’elle a signé 150 conventions de subventions en 4 mois. Ce nombre élevé de soutiens en peu de temps prouve donc l’agilité et la rapidité du processus décisionnel de l’organisation, si nécessaire.

Pratiquement, lors de ces mesures d’urgence, Aliph est saisie quand il y a par exemple un risque imminent de bombardement du patrimoine. Dans une telle situation, la fondation achète du matériel qu’elle envoie sur place, ou elle soutient des opérateurs locaux qui vont ensuite l’acheter en Ukraine directement, par exemple. Il peut s’agir de matériel de protection pour les musées, les bibliothèques et les archives, sous forme de grandes boîtes en bois pour sauvegarder de grandes œuvres, d’extincteurs et de couverture anti-feu, de dispositifs permettant la déshumidification des lieux, etc.

Dans ces cas d’urgence, la décision d’aide et le versement des fonds – des sommes allant de 2’500 à 30’000 dollars – se fait en quelques jours.

 

3. Après un conflit

Dans un pays où les hostilités sont terminées, on va rebâtir, dans la mesure du possible, à partir de ce qu’on a encore à disposition.

Par exemple en Syrie, on reconstitue en virtuel 3 D, le temple détruit de Baalschamin à Palmyre à partir d’images numériques existantes. Les archives du fond Paul Collart datant des années 1960 et classé à Lausanne vont être d’un grand secours. La numérisation de ces sources d’une valeur inestimable pour la reconstitution du site est actuellement effectuée par Patrick Michel, archéologue et maître d’enseignement à l’université de cette même ville et membre du comité scientifique d’Aliph. L’archéologue suisse Paul Collart, à l’origine de cette précieuse collections d’informations, a lui-même passé beaucoup de temps à Palmyre il y a une soixantaine d’années, et réalisé sur place notamment de nombreux croquis, textes, photos, etc.

 

4. Stabilisation après catastrophe

Aliph

Unloading storage cases at Odesa FIne Art Museum

Il y a encore une autre forme d’intervention avec l’exemple de Beyrouth : l’adoption d’un plan d’action de 5 millions de dollars pour la stabilisation de la vieille ville détruite par l’explosion du mois d’août 2020. Une vingtaine de projets, dont la stabilisation d’une quarantaine de maisons historiques, avec couverture des toits et renforcement des murs ont rapidement été mis en place. Réhabilitation également de monuments, de lieux culturels comme le musée Sursock, le musée et la bibliothèque nationales. « Et là, une fois de plus, on a été très rapides » conclut Valéry Freland.

Ces quatre aspects exemplifiés des interventions d’Aliph sur le terrain, donnent une idée des méthodes, de la diversité, de la complexité et de l’ampleur du travail quotidien auquel est confrontée la jeune organisation internationale.

 

Aliph de demain

L’idée serait de consolider les membres actuels et d’élargir la Fondation avec de nouvelles adhésions, surtout en Europe et dans les pays du Golfe.

La France et le Luxembourg constituent le noyau occidental de départ, et la Suisse est le pays hôte. Récemment, on a vu le soutien de Monaco et de la Roumanie. L’Allemagne et l’Italie sont intéressées à rejoindre le binôme initial.

L’Union européenne vient de donner 2 millions de dollars « hors appel » pour l’action d’Aliph en Ukraine.

Côté Golfe persique, en plus des Emirats, de l’Arabie Saoudite et du Koweït, premiers signataires au début avec la France et le Luxembourg, il y a Oman qui a déjà versé 500’000 dollars à l’organisation. D’autres pays de la péninsule pourraient embrasser la cause d’Aliph et agrandir ainsi le nombre des soutiens arabes.

Et ce n’est certainement qu’un début. Ainsi la sauvegarde du patrimoine mondial deviendra vraiment gage de paix entre les nations.

 

Lectures complémentaires :

Aliph : une alliance internationale pour protéger notre patrimoine

« La prochaine pandémie sera numérique »

L’Armée du Salut : vue transversale d’une institution plus que centenaire

 

Photo credit : Aliph

Lorenzo Romano Lorenzo Romano

Histoire, communication, peinture, architecture, psychologie et montage vidéo. Voilà autour de quoi s’articulent mes intérêts, mes domaines d’activités, mes passions.
Mes études m’ont donné une structure et une formation solide pour pratiquer bon nombre d’entre eux.
De caractère curieux et parfois déterminé, intrépide et rusé s'il le faut, je ne recule pas devant l’obstacle quand le sujet me plaît.
Historien de cœur et de formation, aimant les divers canaux de communication et reporter dans l’âme, je mets volontiers mes compétences au service de l’écriture.

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