
La violence à l’égard des femmes et des filles est un problème mondial, structurel et de plus en plus préoccupant. Elle touche les femmes, quel que soit leur âge, leur origine sociale, leur couleur de peau, leur classe ou leur pays.
La Convention d’Istanbul considère la violence à l’égard des femmes comme une violation des droits humains et une forme de discrimination basée sur le genre.
Elle englobe tous les actes de violence fondés sur le genre qui causent, ou peuvent causer, des dommages ou des souffrances physiques, sexuelles, psychologiques ou économiques, y compris les menaces, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, tant dans la vie publique que privée.
La violence contre les femmes et les filles ne peut pas être réduite à un simple problème social ou culturel lié aux sociétés patriarcales. Elle a aussi des répercussions profondes sur les économies modernes, les institutions publiques et les systèmes de protection sociale.
Au niveau international, la reconnaissance de la violence à l’égard des femmes comme violation des droits humains s'est traduite par des engagements juridiques obligatoires.
La Suisse a ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF/CEDAW) en 1997, ainsi que son Protocole facultatif en 2008.
Elle a ratifié la Convention d’Istanbul en 2017, qui est entrée en vigueur le 1er avril 2018. Cette convention est maintenant le principal instrument juridique européen pour prévenir et lutter contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique.
La Suisse a mis en place des mécanismes de suivi et de coordination aux niveaux fédéral, intercantonal et cantonal. Parmi ces instances, on trouve le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG) et la Conférence suisse contre la violence domestique (CSVD).
À Genève, le Bureau de promotion de l’égalité et de prévention des violences (BPEV) est chargé de promouvoir l'égalité entre les sexes et de prévenir les discriminations et la violence.
Enfin, la Suisse a lancé un Plan d’action national (2022–2026) pour mettre en œuvre la Convention d’Istanbul. Dans ce cadre, 44 mesures ont été intégrées à l'axe d'action « Violence de genre » de la stratégie Égalité 2030.
Cela montre un engagement institutionnel réel, même si des écarts importants persistent entre les mesures et la réalité.
Il est important de noter qu’en l’absence de loi fédérale unique sur la violence à l’égard des femmes, la Suisse s’appuie sur des bases légales dispersées, mais complémentaires : la Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions (LAVI), le Code pénal suisse, l’article 28b du Code civil, et la Loi fédérale sur l’amélioration de la protection des victimes de violence.
Au niveau cantonal, Genève a également la Loi sur les violences domestiques (LVD, 2005) et permet à la police de prononcer immédiatement une mesure d’éloignement administratif (MEA) contre les auteurs présumés de violence.
Malgré ces mécanismes, ces politiques et ces lois, la violence contre les femmes reste un problème majeur en Suisse.
- D'après la plateforme STOP Femizid, une femme est tuée environ toutes les deux semaines en Suisse par son mari, son partenaire, son ex-partenaire, un membre de sa famille, ou parfois par un inconnu.
- Les chiffres des féminicides sont particulièrement alarmants : 22 féminicides ont été recensés en 2025, ainsi que 8 tentatives.
- Pour 2026, les premiers chiffres indiquent déjà 12 féminicides et une tentative supplémentaire.
- De plus, selon les statistiques officielles de 2025, la police a enregistré 22 066 infractions liées à la violence domestique, ce qui représente une augmentation de 4,4 % par rapport à 2024.
- Ces infractions se divisent principalement en voies de fait (30,4 %), menaces (20,0 %), injures (18,6 %) et lésions corporelles simples (11,2 %), qui à elles seules représentent plus de 80 % de toutes les infractions enregistrées.
- À Genève, le nombre de cas de viol a augmenté, passant de 89 en 2023 à 142 en 2024, dont 38 % dans un contexte de violence domestique.
Les statistiques sur la violence à l’encontre des femmes révèlent une réalité préoccupante : cette violence ne se limite pas à un problème social et culturel qui affecte la santé des femmes, elle engendre aussi des coûts importants pour l’État suisse.
Derrière chaque cas de violence basée sur le genre se cachent des dépenses médicales, des suivis psychologiques, des interventions policières, des procédures judiciaires et des services sociaux.
À cela s’ajoutent des coûts économiques indirects pour les employeurs : arrêts maladie, baisse de productivité, difficultés de concentration, désengagement au travail, et parfois perte d’emploi.
Il existe également des coûts pour les associations, les centres d’accueil et les structures d’écoute et d’accompagnement des victimes.
Enfin, il faut considérer les coûts liés à la prise en charge des enfants exposés à la violence, ainsi que les dépenses engendrées par les politiques publiques visant à prévenir la violence, protéger les victimes, poursuivre les auteurs et coordonner les institutions.
Bien que les données sur l'impact économique de la violence contre les femmes soient limitées, on peut se baser sur l'étude intitulée « Coûts de la violence dans les relations de couple », réalisée en 2013 à la demande du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG).
Si cette étude est centrée sur les violences au sein du couple et concerne les victimes de tous les sexes, les femmes en représentent la majorité. Elle permet donc de comprendre une partie importante du coût économique de la violence à l’égard des femmes en Suisse.
L'étude révèle que ces violences ne concernent pas uniquement la vie privée, mais qu'elles entraînent des coûts significatifs pour les services de santé, la justice, la police et les services sociaux, ainsi que pour l’économie en général.
Des coûts internationaux déjà documentés Au-delà du contexte national, les données internationales
Au-delà du contexte national, les données internationales confirment l’ampleur économique de la violence basée sur le genre. ONU Femmes a estimé qu'en 2021, le coût de la violence basée sur le genre dans l’ensemble de l’Union européenne était d'environ 366 milliards d’euros par an. La violence à l’égard des femmes représente environ 79 % de ce montant, soit 289 milliards d’euros.
Ces estimations montrent que la violence de genre n'est pas seulement une question de droits humains, mais aussi un problème économique important.
Les données disponibles montrent une réalité claire : la violence à l’égard des femmes n'est pas uniquement un problème social ou juridique. Elle a des conséquences économiques mesurables, récurrentes et structurelles.
Derrière chaque cas de violence se cache une chaîne de coûts qui mobilise l’État, les institutions, les employeurs et les services sociaux. Ces coûts sont non seulement directs — soins, justice, police — mais aussi indirects, à travers la perte de productivité, les arrêts de travail, le désengagement professionnel et les répercussions sur les générations futures.
En Suisse, comme ailleurs, les estimations révèlent un écart persistant entre l’ampleur réelle du phénomène et les ressources consacrées à sa prévention et à son traitement.
Reconnaître la violence à l’égard des femmes comme un coût économique majeur ne signifie pas la réduire à une question financière. Au contraire, cela rappelle qu’il s’agit d’un problème systémique, qui engage les responsabilités publiques, les choix budgétaires et les priorités politiques.
Tant que ces coûts resteront en grande partie invisibles dans le débat public, ils continueront d’être supportés principalement par les victimes, mais aussi par la société dans son ensemble.
Articles du même auteur :
Mettre en pratique l’égalité : responsabilités et défis actuels
30 ans de la LEg : quand le droit rencontre la pratique
Cheffe de projet : Entre méthode, leadership et intelligence humaine
Chômage à Genève : Les femmes de plus de 50 ans face à une précarité invisible
De Téhéran à Genève : une ingénieure construit sa voie
L’effectivité des droits des femmes : participation et inégalités persistantes
Droits des femmes : regards croisés entre Tunis et Genève
Du métier aux compétences : comment la data et l’IA transforment le recrutement
Et si l’IA ne remplaçait que ceux qui lui cèdent tout ?
À l’Université de Genève, 150 ans de présence féminine célébrés
Intelligence artificielle et gestion de projet : Vers la fin du chef.fe de projet ou une transformation du métier ?
Crédit photo : NewAfrica via DepositPhotos
Titulaire d’un doctorat en sociologie culturelle, je suis chercheuse spécialisée dans les questions de genre, de diversité culturelle et de droits humains, et gestionnaire de projet certifiée PMP, avec plus de vingt ans d’expérience dans la conception et la coordination de projets sociaux et internationaux. J’ai collaboré avec des organisations internationales, des institutions académiques et des associations pour promouvoir l’égalité de genre, le développement et les droits des femmes. Mon engagement : bâtir des sociétés plus justes et inclusives, où les populations vulnérables – en particulier les femmes – ne subissent plus de discrimination, et partager des analyses accessibles pour valoriser les initiatives porteuses de changement.