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Entre empathie et objectifs chiffrés : Les professionnels de l’insertion à l’épreuve du réel

Écrit par Souleima Majeldi
Paru le 26 octobre 2026

coaching emploi

Ces dernières années, à Genève, j’ai eu l’occasion d’être en contact avec différents acteurs de l’insertion professionnelle, à travers plusieurs structures et dispositifs, notamment l’ORP, l’association Découvrir, Level+ et GBNews.

Avec mon regard de sociologue, je n’ai pu m’empêcher d’observer les interactions qui se nouent autour de l’accompagnement vers l’emploi : la relation entre le conseiller et la personne accompagnée, les échanges entre professionnels, les liens avec les recruteurs, mais aussi les rapports avec les institutions qui encadrent ou financent ces dispositifs.

Une question a progressivement émergé de ces observations : l’accompagnement vers l’emploi suppose de comprendre une personne, ses compétences, ses aspirations, ses difficultés et parfois ses découragements. Il demande de l’écoute, de la disponibilité et une capacité à adapter les réponses à chaque situation. Mais il s’inscrit également dans un cadre organisationnel, avec des objectifs à atteindre, des échéances à respecter et des résultats à documenter.

Comment concilier les exigences de résultats avec le temps et l’écoute nécessaires à un accompagnement véritablement individualisé ?

Pour explorer cette question, il me semble nécessaire de revenir sur les compétences que requiert ce métier. Une formation en insertion professionnelle, en gestion, en ressources humaines ou en formation d’adultes constitue-t-elle, à elle seule, une préparation suffisante à la complexité de l’accompagnement vers l’emploi ? À mes yeux, les connaissances techniques sont indispensables, mais elles ne peuvent constituer l’unique fondement de cette pratique.

 

Un bon job coach ou conseiller en insertion professionnelle devrait-il alors être un magicien ?

Oui, un magicien, à condition de prendre cette image comme une métaphore et non comme une attente réaliste. En effet, le professionnel de l’insertion rencontre parfois des personnes fragilisées par la perte d’un emploi, l’incertitude, la peur de l’avenir, les refus successifs ou la difficulté à se projeter. À ces difficultés peuvent s’ajouter des obstacles plus spécifiques, tels que les défis liés à l’intégration dans la société, la maîtrise de la langue, la reconnaissance des diplômes ou encore l’accès à une formation adaptée.

Autant de réalités qui rendent chaque parcours singulier et exigent un accompagnement capable de tenir compte de la situation, des besoins et des ressources de chaque personne.

Il est toutefois utile de distinguer les deux appellations. Le conseiller en insertion professionnelle accompagne généralement la définition du projet professionnel, les démarches de recherche d’emploi, l’orientation et, selon le dispositif, l’accès à des mesures ou à des partenaires. Le job coach peut, selon le modèle d’intervention, proposer un accompagnement plus individualisé et continu, parfois jusque dans la prise de poste et le maintien en emploi. Les missions se chevauchent néanmoins et varient selon les structures : il ne s’agit donc pas de deux fonctions aux frontières toujours étanches.

Dans ces circonstances, un accueil formel ne suffit pas toujours à instaurer une relation de confiance. Au-delà des procédures, la qualité de l’accompagnement se joue aussi dans la capacité à écouter réellement, à reconnaître les difficultés exprimées et à aider la personne à identifier des possibilités d’action.

Cela suppose de réunir plusieurs compétences : faire preuve d’empathie sans perdre le cadre professionnel, comprendre les réalités du marché de l’emploi, mobiliser un réseau pertinent, analyser les besoins et les compétences, adapter les stratégies d’accompagnement et rester attentif aux évolutions de chaque situation.

Mais ces compétences ne peuvent s’exercer indépendamment des conditions de travail : les coachs doivent aussi composer avec des objectifs, des échéances et de multiples responsabilités.

J’ai vu des coachs courir d’un entretien à l’autre, enchaîner les rendez-vous, accompagner plusieurs personnes simultanément, animer des ateliers, développer des contacts avec les employeurs et les partenaires, tout en assurant le suivi des parcours, en renseignant des indicateurs et en rédigeant des rapports.

Et comme si cela ne suffisait pas, il leur faut aussi faire preuve de créativité, innover et imaginer de nouvelles approches pour améliorer leurs pratiques et se démarquer dans un environnement professionnel où la concurrence est forte.

Tout cela s’inscrit dans un contexte où le nombre de personnes en recherche d’emploi est important, tandis que les possibilités d’embauche varient selon les secteurs, les profils et les compétences recherchées.

 

Individualisation du conseil : concilier qualité et contraintes organisationnelles

Le coach doit ainsi composer avec une double exigence : répondre aux attentes de son organisation tout en restant disponible pour des personnes dont les besoins ne peuvent pas toujours être traités selon un rythme prédéfini.

Cette tension entre les exigences organisationnelles et la qualité du conseil n’est pas seulement une impression personnelle. La Stratégie du service public de l’emploi 2030, élaborée au niveau fédéral avec les cantons et les partenaires sociaux, identifie la nécessité de renforcer et d’individualiser le conseil aux personnes en recherche d’emploi. Elle relève notamment les contraintes liées au temps disponible et à l’équilibre entre les tâches administratives, le contrôle et l’accompagnement.

Ce constat institutionnel fait écho à une question que je me pose à partir de mes observations : comment demander aux professionnels d’individualiser davantage leurs interventions tout en leur laissant le temps et les moyens nécessaires pour le faire ? La question n’est donc pas uniquement celle des compétences individuelles des conseillers, mais aussi celle de l’organisation du travail et des conditions dans lesquelles ces compétences peuvent réellement s’exprimer.

 

Quand les indicateurs ne racontent pas toute l’histoire

C’est précisément à ce niveau que se situe, à mes yeux, l’un des principaux enjeux de ce métier. Comment évaluer la qualité d’un accompagnement lorsque les résultats attendus doivent être atteints dans un délai donné, alors que les parcours professionnels et personnels ne suivent pas tous le même rythme ?

Les indicateurs sont nécessaires. Ils permettent de suivre les activités, d’évaluer les résultats, de rendre compte des moyens mobilisés et d’identifier les améliorations possibles. La question n’est donc pas de les remettre en cause, mais de s’interroger sur ce qu’ils mesurent réellement et sur la manière dont ils sont utilisés.

Le nombre d’entretiens réalisés, les candidatures envoyées, les mises en relation avec des employeurs ou les retours à l’emploi apportent des informations utiles. Mais suffisent-ils à rendre compte de la qualité du travail accompli ? Que nous disent-ils de la pertinence d’une orientation, de la confiance progressivement retrouvée, des compétences identifiées ou de l’autonomie acquise par une personne accompagnée?

 

Deux retours, deux réalités

Prenons une situation simple : deux personnes retrouvent un emploi. La première accède rapidement à un poste qui correspond à ses compétences et à ses aspirations. La seconde accepte un emploi qui ne correspond que partiellement à son profil, faute d’alternative immédiate. Du point de vue d’un indicateur de retour à l’emploi, les deux parcours peuvent apparaître comme des résultats positifs. Pourtant, leurs perspectives, leur stabilité et leur expérience ne sont pas nécessairement comparables.

À l’inverse, une personne qui n’a pas encore retrouvé d’emploi peut avoir accompli des progrès significatifs : clarifier son projet professionnel, acquérir de nouvelles compétences, engager une formation ou mieux comprendre les attentes du marché du travail. Ces avancées ne remplacent pas l’objectif du retour à l’emploi, mais elles peuvent constituer des étapes importantes pour y parvenir.

Le risque est alors de privilégier ce qui se mesure facilement au détriment de ce qui compte réellement dans un parcours. Les indicateurs restent indispensables, mais leur interprétation doit tenir compte des réalités du terrain.

Cette réflexion ne signifie pas que les prestations d’accompagnement seraient nécessairement insuffisantes. Les résultats de l’enquête de satisfaction menée en 2025 auprès des personnes en recherche d’emploi à Genève invitent d’ailleurs à nuancer le propos : 79 % des répondants se déclaraient satisfaits des conseils de l’ORP, et 88 % estimaient que leur conseillère ou conseiller les accompagnait avec bienveillance.

Ces résultats rappellent que la qualité de la relation professionnelle peut être reconnue par une majorité des personnes interrogées. Ils ne répondent toutefois pas à toutes les questions concernant les conditions de travail des conseillers, le temps consacré à chaque situation ou la durabilité des retours à l’emploi.

L’enquête concerne les personnes accompagnées par l’ORP à Genève : elle ne permet donc pas de généraliser ces résultats à l’ensemble des associations et dispositifs mentionnés dans cet article. Elle ouvre néanmoins une piste intéressante : croiser les résultats quantitatifs avec l’expérience des personnes accompagnées, sans confondre satisfaction, qualité du conseil et efficacité à long terme.

On pourrait objecter qu’une collecte qualitative supplémentaire coûterait du temps et des ressources qui pourraient être consacrés directement à l’accompagnement. Cette préoccupation est légitime. Mais une démarche qualitative n’implique pas nécessairement une enquête lourde ni la création d’un dispositif coûteux : elle peut commencer modestement, en s’appuyant sur des pratiques déjà en place.

Concrètement, un bref entretien de bilan à une étape clé peut demander à la personne ce qui l’a aidée, ce qui reste difficile et ce qu’elle estime avoir acquis. Un questionnaire court comprenant deux ou trois questions ouvertes peut compléter les données de satisfaction. Des entretiens avec un petit échantillon de bénéficiaires — y compris des personnes ayant interrompu le dispositif — peuvent éclairer les raisons d’un décrochage. Enfin, des échanges entre professionnels autour de situations anonymisées peuvent faire ressortir des obstacles récurrents et des pratiques utiles.

Ces démarches peuvent être testées sur une période limitée et auprès d’un échantillon restreint, puis évaluées selon leur utilité. L’enjeu n’est pas de recueillir davantage de données pour elles-mêmes, mais de produire des informations susceptibles d’améliorer les décisions et d’aider à mieux orienter les ressources disponibles.

 

Entre la logique institutionnelle et la singularité des parcours

Cette réflexion m’amène à une autre question : quelle marge de manœuvre le coach possède-t-il pour adapter son accompagnement aux besoins réels de chaque personne ?

Les dispositifs d’insertion poursuivent des objectifs légitimes. Ils doivent utiliser les ressources disponibles de manière responsable, démontrer leur utilité et rendre compte de leurs résultats. Mais les personnes qu’ils accompagnent ne constituent pas un groupe homogène. Elles n’ont ni les mêmes qualifications, ni les mêmes expériences, ni les mêmes contraintes, ni les mêmes possibilités d’accès à l’emploi.

Pour certaines, quelques ajustements dans la recherche suffiront peut-être à débloquer une situation. Pour d’autres, il faudra envisager une reconversion, une formation, un travail sur la confiance en soi ou des démarches complémentaires liées à la langue et à la reconnaissance des diplômes.

Dans ce contexte, le professionnel doit pouvoir adapter sa stratégie, réévaluer les objectifs et reconnaître qu’un parcours ne se déroule pas toujours comme prévu. Cette capacité d’adaptation suppose du temps, des compétences, des ressources et une certaine autonomie dans la conduite de l’accompagnement.

Elle suppose également que les organismes accordent une place à l’analyse des situations, aux échanges entre collègues et au retour d’expérience. En effet, la qualité du travail ne dépend pas uniquement des qualités individuelles du coach : elle dépend aussi du cadre dans lequel il exerce, des moyens dont il dispose et des priorités définies par son organisation.

Il serait donc réducteur de faire reposer toute la responsabilité de la qualité de l’accompagnement sur la seule empathie du professionnel. On peut demander à un coach d’être à l’écoute, disponible et innovant ; encore faut-il que son environnement de travail lui permette de mobiliser ces compétences.

 

Comment concilier qualité de l’accompagnement et exigences de résultats ?

À mon sens, il ne s’agit ni d’abandonner les indicateurs ni d’opposer les exigences institutionnelles aux besoins humains. Il s’agit plutôt de rechercher un équilibre entre les résultats obtenus, la qualité du parcours et les conditions dans lesquelles le travail est réalisé. Plusieurs pistes méritent d’être explorées.

D’abord, compléter les données quantitatives par des indicateurs qualitatifs. Aux résultats immédiats pourraient s’ajouter, lorsque cela est pertinent et possible, des éléments permettant d’apprécier l’évolution des compétences, l’autonomie de la personne, la pertinence de son projet ou la durabilité de son insertion.

Ensuite, mieux tenir compte de la diversité des parcours dans la définition et l’interprétation des objectifs. Évaluer de la même manière des situations très différentes risque de masquer les efforts nécessaires et les progrès réalisés. Il ne s’agit pas de renoncer à toute exigence, mais de rendre l’évaluation plus juste et plus utile.

Enfin, reconnaître le rôle des professionnels dans l’amélioration des dispositifs. Leurs observations quotidiennes constituent une source précieuse d’information sur les obstacles rencontrés, les besoins émergents et les pratiques qui fonctionnent. Les associer à la réflexion sur les indicateurs, les méthodes d’accompagnement et les modalités d’évaluation permettrait de rapprocher davantage le pilotage institutionnel des réalités du terrain.

Ces pistes ne constituent pas des solutions universelles. Elles invitent néanmoins à poser une question essentielle : comment concevoir des dispositifs qui mesurent leurs résultats sans perdre de vue la finalité humaine de leur mission ? Le coach emploi peut-il vraiment être un magicien ?

 

Je reviens finalement à cette métaphore du magicien, volontairement provocatrice.

Non, le coach emploi ne peut pas faire de miracles. Il ne maîtrise ni les décisions des recruteurs, ni l’évolution du marché du travail, ni l’ensemble des obstacles auxquels une personne peut être confrontée. Il ne peut pas davantage porter, à lui seul, la responsabilité de la réussite ou de l’échec d’un parcours.

En revanche, il peut écouter sans réduire une personne à son dossier, reconnaître des compétences parfois invisibles, ouvrir des perspectives, mobiliser des ressources et aider à construire un chemin réaliste vers l’emploi. Il peut aussi contribuer à faire évoluer les pratiques de son organisation en faisant remonter les difficultés et les enseignements du terrain.

Cela exige des compétences techniques, une véritable capacité relationnelle, une connaissance du marché du travail et une aptitude à analyser les situations dans leur complexité. Mais cela exige également des organisations qu’elles créent les conditions permettant à ces compétences de s’exercer.

Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si le coach emploi doit être un magicien, mais ce que nous attendons réellement de lui et les moyens que nous lui donnons pour accomplir sa mission. La performance d’un dispositif d’insertion ne devrait pas se mesurer uniquement à ce qu’il produit en chiffres, mais aussi à la pertinence des parcours qu’il contribue à construire et à la durabilité des solutions qu’il permet d’atteindre.

En définitive, derrière chaque indicateur, il y a un parcours. Et derrière chaque parcours, une personne dont l’avenir professionnel ne peut être entièrement résumé à une statistique.

 

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Crédit photo :  via DepositPhotos

Souleima Majeldi

Titulaire d’un doctorat en sociologie culturelle, je suis chercheuse spécialisée dans les questions de genre, de diversité culturelle et de droits humains, et gestionnaire de projet certifiée PMP, avec plus de vingt ans d’expérience dans la conception et la coordination de projets sociaux et internationaux. J’ai collaboré avec des organisations internationales, des institutions académiques et des associations pour promouvoir l’égalité de genre, le développement et les droits des femmes. Mon engagement : bâtir des sociétés plus justes et inclusives, où les populations vulnérables – en particulier les femmes – ne subissent plus de discrimination, et partager des analyses accessibles pour valoriser les initiatives porteuses de changement.

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