L’échec – 3. Le droit d’échouer (ou de faire faillite)

Print Friendly, PDF & Email

medium_11240498253

Nous poursuivons notre série consacré à la culture de l’échec en Suisse. Cet article traite en particulier de la façon de limiter l’impact d’une faillite : le droit d’échouer (ou de faire faillite).

« Qui ne tente rien n’a rien » dit l’adage populaire. En revanche, personne ne se lance dans l’aventure entrepreneuriale avec l’idée d’échouer ou de faire faillite. Nous le verrons dans la première partie de cet article, le nombre de faillites dans notre pays ne cesse de croître. Pour quelles raisons ? Comment se prémunir contre ce risque ? Enfin, a-t-on le droit d’échouer et comment la société perçoit-elle ces échecs personnels ou entrepreneuriaux ?

Clap de fin !

Selon les derniers chiffres publiés par l’Office fédéral de la statistique (OFS) en mars 2014, un nombre record de faillite a été enregistré en Suisse en 2013, révélant même une légère augmentation de 3.9% par rapport à l’année précédente. Ce ne sont pas moins de 12’478 procédures de faillites de sociétés et de personnes qui ont été ouvertes en 2013, conformément à la loi sur les poursuites pour dettes et la faillite.

Dans le même temps, le montant des pertes financières résultant de procédures de liquidations ordinaires et sommaires sont passé sous la barre des deux milliards de francs, représentant une diminution de 330 millions de francs par rapport à 2012. Il est à noter que ce montant des pertes financières atteint son plus bas niveau depuis 1994.

Signe encourageant pour le futur ou simple épiphénomène ?

D’une part, en juin 2013, les chambres fédérales ont adopté une modification de la loi fédérale sur la poursuite pour dettes et la faillite qui met dorénavant davantage l’accent sur l’aspect « assainissement » des sociétés en difficulté.

D’autre part, un changement des dispositions du droit des sociétés anonymes pourrait en partie expliquer un tel phénomène. En effet, avec cette nouvelle disposition légale, les sociétés qui ont désormais l’obligation de faire vérifier leurs comptes sont plus nombreuses qu’auparavant. De tels contrôles permettent de déceler, en amont, les difficultés financières auxquelles font face bon nombre d’entreprises et d’empêcher peut-être un futur dépôt de bilan. La négligence dans l’application de ces nouvelles obligations administratives ou leur non mise en conformité pourraient avoir des conséquences importantes, voire dramatiques, car elles entraîneraient un passage devant un juge, lequel pourrait prononcer la dissolution de la société et sa liquidation en conformité avec la loi. En 2012, cette cause a représenté près d’un tiers des procédures de faillite.

Paradoxe : ce n’est pas parce qu’une entreprise est financièrement saine qu’elle pourra échapper à une éventuelle issue fatale, surtout si elle ne respecte pas les dispositions du droit prévues pour les sociétés anonymes, qui est une forme juridique très répandue en Suisse.

Dans tout les cas, des compétences dites « métier » seules ne suffisent plus à garantir le succès aux chefs d’entreprise. Des qualités de gestionnaire en entreprise et des compétences managériales sont le garant minimum nécessaire pour assurer la pérénité de l’entreprise, car il est admis que des négligences administratives, financières, comptables ou managériales sont responsables d’un bon nombre d’échec.

Lors d’un précédent article intitulé « Devenir indépendant : les démarches à entreprendre », nous avions explicité toutes les difficultés à devenir chef d’entrerpise, mais aussi rappelé qu’à Genève, près de la moitié (48% exactement) des entreprises créées sont liquidées durant les cinq premières années de leur existence, selon des chiffres communiqués par l’Office cantonal de la statistique.

Les raisons d’échouer sont diverses et variées sur un plan professionnel, mais applicables à notre vie personnelle. Il est surprenant de noter les similitudes qui existent entre les facteurs d’échec dans notre vie privée et ceux ayant cours dans le monde professionnel.

Au niveau des ménages privés, l’échec peut être attribué à trois catégories de facteurs :

  1. Problèmes d’organisation, notamment dans la gestion quotidienne de son administration ou des tâches à accomplir pour être en mesure de tenir son budget.
  2. Problèmes d’ordre conjoncturel dûs à une morosité économique ambiante.
  3. Problèmes dûs à des facteurs humains, comme des conflits (divorce, séparation, garde d’enfant…).

En comparaison, les raisons d’échouer en entreprise peuvent également être multiples :

  1. Problèmes d’exploitation, notamment dans la gestion d’entreprise et du management.
  2. Problèmes d’ordre conjoncturel dûs à une morosité économique du monde du travail.
  3. Problèmes dûs à des facteurs humains, comme des conflits hiérarchiques, entre employés ou de conflits de stratégie avec le conseil d’administration.

Dans une majorité de cas, si les personnes privées ou les managers d’entreprise avaient agi à temps, ils ne se seraient jamais retrouvés dans les difficultés et n’auraient, dans la plupart des cas, jamais échouer ou fait l’objet d’une faillite.

Le mot « faillite » n’est plus tabou

Comme la notion de « poursuite », la faillite fait maintenant partie du langage commun usité dans nos sociétés économiques modernes. Souvent vécue comme une épreuve douloureuse, elle peut se révéler être très enrichissante, voire même représenter un formidable « booster » d’énergie.

Terme utilisé essentiellement dans le domaine de l’entreprise, la faillite peut aussi trouver un écho dans la vie courante pour expliquer que quelqu’un a échoué. Nous associons trop souvent le mot « échec » à l’environnement professionnel ou scolaire, alors que notre vie privée foisonnent d’occasions d’échouer : relation de couple, santé, vie de famille, sport… pour ne citer que celles-là.

Et si les mots « échec » et « faillite » n’étaient pas une fin en soi, mais le début d’une nouvelle expérience. En d’autres termes, si le droit d’échouer ou de faire faillite étaient acceptés par la société, qui relèguerait la culpabilité de chacun aux oubliettes et seraient perçus comme une nouvelle opportunité de rebondir.

C’est justement pour permettre aux personnes physiques et aux entreprises de mieux rebondir, que le législateur suisse a proposé en 2013 une révision de la loi sur les faillites, dans le but de donner davantage de chances aux entreprises et aux personnes en difficulté d’assainir leurs situations.

Jusque dans les années nonante, en Europe, la procédure de faillite était conçue comme un mécanisme visant à liquider les entreprises insolvables, en protégeant avant tout les intérêts des créanciers au détriment des débiteurs, qu’ils soient représentés comme personne physique ou morale. Ce système en vigueur à l’époque avait un inconvénient : celui de ne pas pouvoir désintéresser les nombreux créanciers par un manque d’actifs. C’est pourquoi, cette révision de la loi suisse a été élaborée en donnant notamment la possibilité à tout failli d’assainir sa situation ; quitte à abandonner une partie de ses créances.

Sans entrer dans les détails, la loi suisse prévoit ainsi deux mécanismes d’assainissement pour l’entreprise :

  1. L’ajournement de faillite, dans lequel les dettes restent dues dans leur intégralité, seule l’échéance est repoussée permettant au failli de souffler;
  2. Et le sursis concordataire, qui consiste à obtenir un délai du juge pour trouver un accord avec ses créanciers en élaborant un plan de remboursement crédible.

Ainsi, la société a partiellement intégré la notion d’échec et permet à ceux qui sont dans les difficultés de limiter les dégâts en ne ressortant pas de cette épreuve complétement détruits et démunis.

Limiter l’impact ou éviter la faillite

Il est indéniable que nos comportements induisent certaines de nos difficultés financières. Nous sommes trop souvent prêts à surestimer nos capacités financières pour nous mettre dans la zone rouge. Les jeunes endettés en sont le parfait exemple, eux qui sont dans l’immédiateté en termes d’achat, même s’ils ne possèdent pas une disponibilité pécuniaire suffisante. Un comportement qui a son revers de médaille : ils s’endettent plus que de raison. Une attitude qui leur permet d’être « tendance » envers leurs semblables et d’avoir un sentiment de forte appartenance au groupe, mais qui a des conséquences dramatiques sur leur situation financière.

Le même raisonnement peut s’appliquer à ceux qui se lancent en entreprise. Bien que l’idée même de faire faillite est inconcevable pour qui débute dans son business, il est des comportements à proscrire en gestion d’entreprise, pour éviter d’atteindre la zone de non retour, trop souvent synonyme de cessation d’activité ou de faillite.

Nous l’avons vu dans un autre article intitulé « Entreprises : se prémunir des mauvais payeurs », l’importance d’agir en amont, par la mise en place d’une gestion efficace et comment limiter les risques de manque de trésorerie, par une anticipation des problèmes.

C’est pourquoi, nous nous bornerons ici à lister quelques conseils utiles à l’attention des nouveaux entrepreneurs, mais également à ceux qui sont établis depuis plusieurs années :

  • Bien savoir s’entourer (associé, employés, fournisseurs et investisseurs).
  • Prévoir un capital de départ suffisant et bien calculer ses besoins de trésorerie (notamment en fonds de roulement).
  • Diversifier sa clientèle, en ayant suffisamment de clients (petit rappel : avoir un seul client, aussi gros soit-il, ne fait pas de vous un indépendant, mais un salarié de votre client).
  • Respecter les délais de paiements de vos créanciers.
  • Faire réviser ses comptes en tant que SA ou Sàrl, même si la loi permet leur renoncement à certaines conditions (tailles de l’effectif).
  • Etre attentif aux évolutions du carnet de commandes, à la rentabilité de la clientèle et aux fluctuations de la comptabilité.
  • Consacrer plusieurs heures par semaine à l’administration de votre entreprise.
  • Communiquer avec les employés, et chercher à obtenir des informations pertinentes sur vos clients.
  • Dans tous les cas, continuer à s’acquitter des charges sociales et fiscales, soumises à des poursuites pénales en cas de non-paiement.
  • En cas de difficultés financières, privilégier le dialogue plutôt que de « faire l’autruche ».
  • Savoir s’avouer vaincu et responsable en cas d’échec, en prenant rapidement les bonnes décisions.
  • Se montrer humble en évitant d’aggraver la situation → savoir dire stop.

L’illusion d’un rêve

Dans son roman « L’alchimiste », Paulo Coelho nous donne sa vision de l’échec en écrivant « il n’y a qu’une chose qui puisse rendre un rêve impossible : c’est la peur d’échouer ».

Notre intention de départ n’était pas d’écrire un article sur le droit de la faillite, mais plutôt d’expliquer pourquoi le droit d’échouer ou de faire faillite n’est pas un interdit absolu dans notre société suisse. Les mentalités évoluent lentement, mais vouloir bousculer les habitudes et modifier la façon de penser de plus de huit millions d’habitants en Suisse relèvent de la gageure.

D’imperceptibles changements apparaissent, qu’ils soit légaux ou comportementaux, mais parions qu’à l’image de notre monde actuel, la dictature de la réussite a encore de beaux jours devant elle.

Dans notre série consacré à la culture de l’échec en Suisse qui prend fin avec cette troisième partie, nous avons abordé différents thèmes, révélateurs du positionnement de la Suisse face à l’échec. Notre postulat de départ était que nous, en Suisse, n’avions pas du tout cette culture de l’échec ancrée en nous. En effet, nous semblons formatés depuis l’école à réussir coûte que coûte, en gommant de notre esprit la possibilité d’échouer et nous sommes intolérants envers ceux qui connaissent l’échec. Au contraire de certaines cultures, nous sommes encore trop frileux, lorsqu’il s’agit d’entreprendre, réticents à croire en notre capacité à rebondir et en notre faculté de résilience.

Peut-être ne sommes-nous pas assez téméraires et rêveurs en Suisse ?

Tout comme le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, « faîtes de votre vie un rêve, et d’un rêve, une réalité », car dans les rêves, il est toléré d’échouer sans aucune conséquence pour soi-même et pour autrui.

En un mot : le rêve.

Sources :

Magazine Entreprise Romande – juillet 2013

Photo credit: www.321lux.com via photopin cc

Comments

  1. Wendt Juan-Carlos

    Merci pour cet article instructif et humain. Effectivement, presque chaque faillite est le résultats d’un ensemble d’éléments divers qui mis bout à bout entraîne une entreprise à trébucher. Si la majorité des faillites sont malheureuses, mais “honnêtes”, il y a aussi les faillites dites frauduleuses et organisées. Ces dernières ont pour but de s’enrichir sur le dos d’autrui, sans tenir compte des répercussions graves, voire fatales vis-à-vis de tiers. Ces faillites planifiées sont souvent détectées et punies trop tard.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.